La Société Française d’Ecologie (SFE) vous propose cette semaine le regard d’Anne-Caroline Prévot, chercheuse en sciences de la conservation au Muséum National d’Histoire Naturelle, sur la dynamique des représentations de la nature dans nos contrées.

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Les représentations de la nature se simplifient-elles depuis 70 ans ?

Anne-Caroline Prévot

Chercheuse en sciences de la conservation au CESCO (UMR 7204), Muséum National d’Histoire Naturelle
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Mots clés : sciences de la conservation, déconnexion à la nature, communication

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Une hypothèse de déconnexion à la nature …

« Nos enfants sont beaucoup moins en contact avec la nature que nos grands-parents » ; « au temps de nos grands-parents, on connaissait beaucoup plus la nature »… Ces adages nous sont familiers, que nous les ayons pensés, formulés ou entendus. Ils ont d’ailleurs été plus ou moins récemment formalisés dans les concepts ou hypothèses scientifiques d’« extinction de l’expérience » (Pyle 2003) ou d’« amnésie environnementale générationnelle » (Kahn 1999) : dans nos sociétés occidentales, nous perdons peu à peu le contact avec notre environnement naturel proche, par nos modes de vie de plus en plus urbains, mais aussi par l’adhésion au paradigme dominant qui considère que le progrès technique permet de nous affranchir du monde naturel. La conséquence prédite de cette déconnexion est que, la nature faisant de moins en moins partie de leur construction identitaire (surtout en tant qu’enfant), nos concitoyens sont de moins en moins en demande de nature, ce qui permet aux politiques et autres décideurs de se sentir de moins en moins concernés. Selon ces hypothèses, nous sommes entrés dans un cercle vicieux qui participe à la crise de la protection de la nature et de l’environnement en général.

Cette hypothèse d’extinction de l’expérience est intellectuellement très attractive. Pour autant, elle n’est pas toujours facile à appréhender de manière concrète, surtout quand on évolue dans un cercle de personnes toutes concernées par la protection de la biodiversité, et donc a priori toutes « connectées » à la nature. C’est pourquoi, avec deux collègues, j’ai voulu tester cette hypothèse de l’extinction de l’expérience dans l’histoire contemporaine des sociétés occidentales, par une approche un peu décalée (Prévot-Julliard et al. 2014).

… Testée dans la filmographie Walt-Disney

Nous avons fait l’hypothèse que, si les adultes des générations qui se succèdent sont de moins en « connectés » avec la nature, leur représentation mentale de l’environnement naturel est de moins en moins riche et précise. Nous avons testé cette hypothèse chez une catégorie professionnelle très différente des conservationnistes, les créateurs de films d’animation. Nous avons choisi une société de production de films d’animation suffisamment représentative de la pensée occidentale et avec une histoire suffisamment longue, les studios Walt Disney. Nous avons donc étudié la représentation de la nature dans les 60 longs-métrages Walt-Disney (et Pixar) sortis en salle entre 1937 (Blanche-Neige) et 2010 (Raiponce). Nous avons considéré comme scène de nature tout paysage extérieur présentant au moins un élément végétal (arbre, plante, etc.). Plus précisément, nous avons considéré la représentation de la nature sous deux angles :

1) La présence de nature dans le film, c’est-à-dire la durée relative des scènes de nature parmi les scènes en extérieur.
2) La complexité de la nature représentée. Nous avons choisi comme indicateur de complexité le nombre d’« espèces » (i.e. de formes différentes) d’animaux présentés dans les décors, à l’exclusion des animaux-personnages, qui parlent ou qui ont un rôle dans l’action du film.

Nos résultats parlent d’eux-mêmes :

(adapté de Prévot-Julliard et al., 2014)

(Adapté de Prévot-Julliard et al., 2014)

– Représentation de la nature : la durée relative des scènes dans des paysages de nature diminue avec l’année de production (P=0.001), passant de 80% en moyenne dans les années 1940 à 50% environ dans les années 2000 (cf. schéma ci-contre). Plus précisément, les années 1980 ont vu l’apparition de films où presque aucune scène d’extérieur n’incluait de nature (ex : Oliver et Cie 1988 ; Aladin 1992 ; Le Bossu de Notre Dame 1996 ; Monstres et Compagnie 2001 ; Ratatouille 2007).

– Complexité de la nature représentée : Même en contrôlant pour la durée des scènes d’extérieur, le nombre d’espèces animales dans les décors des films d’animation diminue avec l’année de production (P=0.001 : 22 espèces dans Blanche Neige en 1937, 26 dans Pinocchio en 1940, mais 6 espèces dans Mulan, 7 dans Lilo et Stich, 0 dans Chicken Little, 1 dans Indestructible…)

Ces résultats révèlent l’existence d’une extinction de l’expérience de nature chez les dessinateurs des films de Walt Disney, qui au cours des années, ont représenté la nature de moins en moins souvent et d’une façon de plus en plus simple (alors même que les discours explicites des films sont pro-nature). Ces représentations simplifiées peuvent avoir des effets auprès des publics jeunes auxquels ces films sont destinés et participer à leur échelle à l’extinction de l’expérience des générations futures. Mais pour autant, nous ne voulons pas imaginer que les seuls contacts avec la nature des jeunes occidentaux passent par les films Walt Disney…

Ce qui m’intéresse pourtant particulièrement dans cette étude, c’est qu’elle a mis en lumière une modification temporelle des représentations mentales de la nature chez une catégorie de personnes que nous pouvons considérer comme « naïve » par rapport aux enjeux de conservation. Peut-être représentative du fameux « grand public » que nous, conservationnistes, voudrions tant sensibiliser ?

Des implications pour la communication vers le « grand public » ?

Si ces personnes se représentent la nature de façon de plus en plus simple (voire simpliste ?), quel grand écart sommes-nous en train de faire, avec nos discours sur la complexité des relations entre les êtres vivants et leur environnement ?

Jiminy Criket    © wikimedia

Jiminy Criket © wikimedia

Bien sûr, il n’est pas question de simplifier nos discours. Mais les psychologues et les éducateurs l’ont déjà montré, une notion trop en dissonance avec les représentations mentales préexistantes a peu de chances d’être acceptée et intégrée dans nos attitudes ultérieures. C’est le phénomène de dissonance cognitive de Festinger (1957), ou la notion de conceptions initiales de de Vecchi et coll. (1989).

Le fait que les représentations de la nature par les citoyens se simplifient est un processus sur lequel nous (scientifiques) avons peu de prise. A nous cependant de ne pas l’oublier, et d’adapter nos communications et discours pour ne pas être considérés de plus en plus comme des êtres à part, en marge de la société moderne.

Bibliographie

De Vecchi G. et Giordan A., 1989. L’enseignement scientifique, comment faire pour que « ça marche » ? Z’Editions

Festinger L., 1957. A theory of cognitive dissonance. Evanston, Row Peterson.

Kahn P.H, Jr 2002. Children’s affiliations with nature: structure, development, and the problem of environmental generational amnesia. Dans Children and nature: psychological, sociocultural, and evolutionary investigations (eds: P.H. Kahn Jr. et S.R. Kellert), MIT Press: 93-116.

Pyle R.M., 2003. Nature matrix: reconnecting people with nature. Oryx 37: 206-214.

Prévot-Julliard A.C., Julliard R. et Clayton S. 2014. Historical evidence for nature disconnection in a 70-year time series of Disney animated films. Public Understanding of Science, en ligne.

Et ces deux « regards » en ligne sur cette plateforme :

Prévot-Julliard A-C, J. Clavel & P. Teillac-Deschamp, 2011. Les quatre R de la conservation. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°14, 22 mars 2011.

Skandrani Z., 2013. Connais-toi toi-même (Socrate). Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°43, 14 mars 2013.


 
Article édité par Anne Teyssèdre.

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