La Société Française d’Ecologie (SFE) vous propose ce regard de Michel Duru, Olivier Therond, Jean-Roger Estrade et Guy Richard, chercheurs en agronomie à l’INRA, sur la diversité et la durabilité des formes d’agriculture (en vue de la transition écologique).

Ce « regard » est une version adaptée en français, pour la plateforme SFE, de l’article de Therond O., Duru M., Roger-Estrade JJ & G. Richard (2017) : « A new analytical framework of farming system and agriculture model diversities: a review », récemment paru dans la revue Agriculture for sustainable development (cf. http://dx.doi.org/10.1007/s13593-017-0429-7).

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Caractériser la diversité des formes d’agriculture :
au delà de l’opposition entre bio et conventionnel

par Michel Duru1, Olivier Therond1,2, Jean-Roger Estrade3 et Guy Richard4

1UMR AGIR, INRA, Université Toulouse, INPT, 31326, Castanet Tolosan, France
2UMR LAE, INRA, Université de Lorraine, 68021, Colmar, France
3UMR Agronomie, AgroParisTech, INRA, Université Paris-Saclay, 78850, Thiverval-Grignon, France
4UAR DEPT EA, INRA, 45075, Orléans, France

Article édité par Anne Teyssèdre

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Mots clés : Agriculture, biodiversité, socioécosystèmes, système alimentaire, durabilité, bioéconomie, services écosystémiques, écologie industrielle, paysages.
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Introduction

Après la seconde guerre mondiale, le développement d’une agriculture dite « industrielle » basée sur l’utilisation d’engrais et de pesticides de synthèse a permis d’augmenter très fortement le rendement des cultures (Tilman et al., 2002) . Actuellement les deux tiers de l’azote (N) prélevé par les plantes pour leur croissance sont d’origine industrielle. Dans la plupart des pays de l’OCDE, les apports d’azote ont cru plus rapidement que l’augmentation de la production agricole, si bien qu’en moyenne 50% de l’azote apporté sous forme minérale n’est pas utilisé par la plante (Hoang et Allaudin, 2011), et il en va de même pour le phosphore. L’azote non utilisé est dissipé dans l’atmosphère et les milieux naturels (Bodirsky et al., 2014), sous des formes qui contribuent au réchauffement climatique (N2O) ou induisent des effets nocifs sur les écosystèmes (eutrophisation liée aux fuites de nitrate (NO3) et de phosphore) et la santé humaine (NH3). Dans le même temps, l’utilisation des pesticides soulève une forte inquiétude compte tenu de leurs conséquences potentiellement négatives sur la biodiversité et sur la santé humaine. Leur utilisation non raisonnée soulève également de plus en plus de problèmes de résistance des ravageurs et adventices (Kraehmer et al., 2014).

Cet accroissement de l’utilisation des intrants de synthèse s’est accompagné d’une forte simplification des successions de cultures et des mosaïques paysagères (Bennett et al., 2012), conduisant elles-mêmes à une réduction du potentiel de régulation des populations de « ravageurs » des cultures (ou contrôle biologique) par leurs ennemis naturels (Rusch et al., 2016). Au niveau mondial, l’agriculture représente environ 17 % des émissions de gaz à effet de serre (GES), dont 52% des émissions de méthane (CH4) et 84% de celles de protoxyde d’azote (N2O).

Fig.1 : Agriculture intensive de céréales © INRA

Considérant l’ensemble des impacts de l’agriculture « industrielle » sur l’environnement ou la santé, plusieurs instances internationales (e.g. IAASTD, 2009) concluent que poursuivre dans la même direction (i.e. « business as usual ») n’est plus une option pour faire face aux enjeux actuels et futurs. Elles appellent à inventer de nouvelles formes d’agriculture plus durables.

A la recherche de systèmes agricoles durables

Pour répondre aux enjeux de durabilité de l’agriculture, on assiste actuellement à un foisonnement d’initiatives prenant différentes dénominations (Garbach et al. 2016) : écoagriculture, permaculture, agriculture naturelle, biologique, de précision, intégrée, de conservation, climato-intelligente… Chacune de ces dénominations recouvre souvent une grande diversité de pratiques ou des systèmes de production présentant des performances environnementales et socio-économiques différentes. Certaines se réfèrent à la nature des technologies utilisées (par exemple l’agriculture de précision), d’autres à la nature des intrants (par exemple l’agriculture biologique). En outre, la plupart d’entre elles ne prennent pas en compte la nature des interactions que les systèmes de production entretiennent avec leur environnement socio-économique aux échelles locale, régionale, nationale ou mondiale (cf. regard n°68). D’autres classifications décrivent les formes d’agriculture en s’appuyant sur les concepts d’intensification écologique ou d’agroécologie. Mais là encore ces concepts, recouvrant des notions ambiguës, multiples et redondantes, sont peu adaptés pour structurer un discours ou une analyse sur la nature et les performances des agricultures existantes et futures.

Pour éclairer le débat sur la diversité des agricultures, nous avons développé un cadre d’analyse de la diversité des systèmes de production agricole et des formes d’agriculture en nous appuyant sur la littérature du domaine, l’expertise ainsi que sur des cas d’étude. Le premier objectif est de permettre de caractériser cette diversité, en considérant à la fois les caractéristiques biotechniques et les aspects socio-économiques qui déterminent la durabilité des modes de production agricole. Le second objectif est de permettre d’identifier les questions de recherche agronomiques spécifiques aux grandes formes d’agriculture et celles qui leur sont transversales.

Notre cadre d’analyse des formes d’agriculture repose sur deux dimensions fondamentales qui contribuent d’après nous à la durabilité de l’activité de production agricole : (1) la nature et l’origine des intrants mobilisés dans les systèmes de production, (2) la nature des relations socio-économiques qu’ils entretiennent avec le territoire et les filières. Il s’applique pour le moment aux conditions agricoles des régions tempérées.

Fonctionnement biotechnique des exploitations agricoles

Au sein d’une exploitation, les agriculteurs cherchent à établir des conditions biophysiques de production végétale ou animale qui leur permettent d’atteindre leurs objectifs socioéconomiques, voire de protection de l’environnement, ou plus généralement de multifonctionnalité. Pour cela, ils cultivent ou élèvent des espèces végétales ou animales sélectionnées pour leur potentiel de production et mettent en œuvre des pratiques de conduite de culture ou d’élevage qui permettent de réduire les facteurs limitants abiotiques (stress nutritionnel ou hydrique) et les dommages causés par les bioagresseurs (insectes phytophages et autres ravageurs, adventices, maladies). Dans certains cas, ils cherchent également à créer des conditions bioclimatiques locales adaptées (haies, serres). Pour atteindre ces objectifs, les agriculteurs peuvent avoir deux grands types de stratégie : (i) artificialiser le milieu via l’apport d’intrants* industriels, (ii) promouvoir les services écosystémiques* fournis par la nature à l’agriculteur, appelés ci-après « services intrants ».

La première stratégie est le plus souvent mise en œuvre dans des systèmes simplifiés c.-à-d. dans lesquels la diversité spatiotemporelle des espèces cultivées ou élevées est faible. Le fonctionnement biotechnique de ce type de système de production repose sur des intrants chimiques ou biologiques exogènes, c’est à dire importés de l’extérieur, qu’il s’agisse d’engrais, d’amendements, d’énergie (par exemple pour la structuration du sol), de pesticide, d’eau d’irrigation ou d’aliments pour le bétail.

Dans la deuxième stratégie, le fonctionnement biotechnique du système de production repose sur un haut niveau de biodiversité et de services écosystémiques rendus à l’agriculteur* par l’écosystème lui-même : fourniture en nutriments et restitution d’eau aux plantes cultivées, structuration du sol, régulations biologiques des bioagresseurs, pollinisation (cf. regards n°24 et n°28). La biodiversité à l’origine de ces services peut être naturelle (insectes prédateurs ou parasites des bioagresseurs des cultures, lombrics pour la structuration des sols) ou implantée ou gérée (mélange d’espèces végétales, introduction de cultures intermédiaires multiservices, diversification des rotations, associations cultures/arbres…). Les infrastructures paysagères (espaces inclus entre les champs cultivés, occupés par des haies, des bosquets, des mares…) et la mosaïque paysagère (organisation spatiotemporelle de l’usage des sols) peuvent contribuer de manière très importante à la fourniture des services écosystémiques intrants. Gérer l’agroécosystème en vue de développer les services intrants nécessite des opérations techniques destinées à gérer ces différentes composantes de la biodiversité (diversification des cultures et couverts dans le temps et l’espace, gestion des haies…) et les services qu’elles fournissent.

Pour atteindre des objectifs de durabilité, dans la première stratégie, l’accent est mis sur l’optimisation des apports d’intrants en fonction des besoins spatiotemporels des espèces cultivées ou élevées. Les innovations, souvent basées sur les technologies de l’agriculture de précision, visent alors à maximiser l’efficience des intrants et à réduire les pollutions pour répondre à la réglementation environnementale et augmenter la compétitivité économique. Dans la deuxième stratégie, l’accent est mis sur la gestion de la biodiversité et ses effets sur le fonctionnement, la résilience et la productivité des agrosystèmes. Il est alors souvent nécessaire de mettre en œuvre des innovations de rupture permettant une forte diversification des systèmes de production, en écho à des enjeux d’autonomie et de valorisation des ressources naturelles.

Fig. 2  © Jean-Philippe Choisis, INRA

Dans la plupart des systèmes de production, les deux types de facteurs de production, intrants exogènes et services écosystémiques, sont mobilisés dans des proportions variables. Ceci étant, on observe le plus souvent une complémentarité entre les deux. Pour un même niveau de production, plus on diminue la dépendance aux intrants exogènes plus on s’appuie sur les services rendus par la biodiversité. Nous proposons donc de caractériser le fonctionnement biotechnique des systèmes de production en fonction de l’importance relative des intrants exogènes et des services écosystémiques utilisés pour la production agricole.

 

Les exploitations agricoles dans leur contexte socioéconomique

Les contextes socioéconomiques dans lesquels sont insérés les systèmes de production agricole déterminent la nature et le prix de leurs intrants et produits agricoles et donc leur fonctionnement biotechnique. Les systèmes de production agricole sont insérés dans des systèmes alimentaires qui déterminent les modes de production, de transformation, de commercialisation, de consommation des produits agricoles et de gestion des déchets.

Depuis plus de cinquante ans, les systèmes alimentaires s’industrialisent, se mondialisent et se structurent autour de marchés très concurrentiels de produits agricoles, de composés substituables (par exemple huiles, sucres, protéines) et de produits ultra-transformés. Cette industrialisation a fortement favorisé la dynamique de spécialisation et de standardisation des systèmes de production (cf. regard n°68). La faible valeur ajoutée des produits commercialisés dans ces systèmes alimentaires a poussé à un agrandissement des exploitations agricoles pour obtenir des économies d’échelle. La prise de conscience progressive des effets des systèmes alimentaires mondialisés sur l’homogénéisation des régimes alimentaires mondiaux, sur la santé humaine (par exemple obésité, maladie cardiovasculaire) et sur l’environnement (liés par exemple à la concentration des élevages ou à la déforestation) a conduit à s‘interroger sur leur opportunité et leur durabilité.

En réaction aux effets négatifs de ces systèmes alimentaires industrialisés et mondialisés sur la santé et sur l’environnement, trois grands types de dynamiques territoriales ont émergé et se développent. (1) Les projets de développement d’économies circulaires à l’échelle locale ou régionale, basés sur les principes de l’écologie industrielle, visent à réduire les pollutions et l’utilisation des ressources naturelles via le bouclage des cycles biogéochimiques. Ces projets peuvent offrir des opportunités de substitution des intrants chimiques par des intrants organiques et de diversification des systèmes de production (par exemple production de biomasse « énergétique »). (2) Les projets de développement de systèmes alimentaires alternatifs visent à répondre aux enjeux de santé humaine, de qualité des produits, d’équité sociale et de (re)localisation. Ils peuvent offrir des opportunités de diversification et de meilleure répartition de la valeur ajoutée. (3) Les approches intégrées de développement territorial impliquant l’agriculture, mobilisant les leviers de l’économie circulaire et des systèmes alimentaires alternatifs, en complément de ceux de la gestion intégrée des paysages pour le développement des services écosystémiques, représentent un troisième type de contexte socio-économique dans lequel les systèmes de production peuvent être plus ou moins insérés. Le développement de ces projets nécessite la mise en œuvre d’une gouvernance collective des paysages et des ressources naturelles associées.

De nombreuses exploitations agricoles s’inscrivent dans différents contextes socioéconomiques, par exemple, en commercialisant une part de leur production sur les marchés mondiaux et une autre localement. Nous proposons donc de caractériser le contexte socioéconomique des systèmes de production en fonction du poids relatif des relations basées sur le prix des marchés globalisés d’intrants et de produits agricoles relativement à celles basées sur des objectifs sociaux (équités, transparence, répartition de la valeur ajoutée…), de respect de l’environnement ou de relocalisation.

Un cadre d’analyse des formes d’agriculture

Sur la base des types de systèmes de production caractérisés par la nature des intrants et des types de contexte socioéconomique dans lesquels ils sont insérés, nous avons construit un cadre d’analyse de la diversité des formes d’agriculture (Fig. 3). Chaque forme d’agriculture correspond à un type de fonctionnement biotechnique de système de production associé à un ou à une combinaison de contextes socio-économiques. Deux dimensions caractérisent donc chaque forme d’agriculture : (1) la part relative entre les intrants exogènes (hormis les semences et plants semés) et les services écosystémiques dans le fonctionnement biotechnique des systèmes de production (axe vertical, Fig. 3), (2) le poids relatif des relations basées sur les prix des marchés mondialisés des produits et composés agricoles et de celles basées sur des objectifs sociaux, environnementaux et de (re)localisation (axe horizontal, Fig. 3). Les axes composites de la figure représentent explicitement les deux éléments qui sous-tendent les dimensions correspondantes.

Fig. 3 : Six formes d’agriculture à la recherche de plus de durabilité (de 1a à 2c). Les systèmes de production (SP) sont représentés en fonction: (i) de la part relative de services écosystémiques ou intrants exogènes mobilisés pour la production agricole (axe vertical), (ii) du type de relations qu’ils entretiennent avec leur contexte socio-économique, basé sur les prix des marchés mondialisés de produits et composés agricoles ou l’intégration dans des dynamiques territoriales (axe horizontal).  Les formes d’agriculture ont été numérotées 1 et 2 pour tenir compte du changement de paradigme lié à la nature des intrants. Les lettres a, b et c traduisent un degré d’insertion dans les dynamiques territoriales de plus en plus élevé. En rouge: exemples de formes d’agriculture (1a….2c).

Sur la base des relations potentielles et cohérentes entre les grands types de systèmes de production différenciés par la nature des intrants et les contextes socio-économiques (section précédente), nous avons identifié six formes d’agriculture. Elles sont clés car elles représentent les principales formes existantes ou encouragées par les politiques publiques pour faire face aux enjeux de durabilité. Cette liste n’est ni exhaustive ni figée et pourra/devrait être complétée par des études futures. Certaines des formes d’agriculture présentées ci-après sont bien développées et s’inscrivent dans le régime sociotechnique dominant ; elles sont alors organisées et visibles en tant qu’associations, forums…. D’autres correspondent à des niches ou sont des formes potentielles d’agriculture dans une région donnée, et sont souvent moins visibles pour le citoyen ou le consommateur. Dans la plupart des territoires, différentes formes d’agriculture coexistent.

Six formes clés d’agriculture

Formes d’agriculture insérées dans des économies mondialisées

La première forme d’agriculture (1a sur la figure 3) concerne le plus souvent des systèmes de production spécialisés. Pour améliorer leur durabilité, leur stratégie est basée sur l’optimisation des apports d’intrants via l’utilisation de technologies «intelligentes», du génie génétique ou de l’agriculture de précision (le bon produit, à la bonne dose, au bon endroit et au bon moment) sans remise en cause du niveau de spécialisation et de simplification (nombre de cultures et ateliers de production). Leur résilience économique face à la variabilité des prix et des risques climatiques peut être renforcée via respectivement des contrats et des régimes d’assurance, fournis par les filières mondialisées.

La dynamique de ces systèmes étant déterminée par celle des marchés mondialisés, ils sont souvent peu connectés aux stratégies et enjeux locaux de gestion des ressources naturelles, générant des conflits en cas de pénuries d’eau pour l’irrigation, de pollution de l’eau et d’érosion des sols. Ces formes d’agriculture sont dominantes dans les pays de l’OCDE. La mise en œuvre de ces systèmes vise depuis quelques années maintenant à de meilleures performances environnementales. Les initiatives se multiplient sous l’ombrelle de l’agriculture raisonnée. Par exemple en France, le réseau FARRE[1], tout en étant une agriculture conventionnelle, vise à promouvoir les bonnes pratiques, notamment via des technologies innovantes (numériques…).

Fig.4 © Jean-Philippe Choisis, INRA

Il y a actuellement un regain d’intérêt des politiques publiques et de la science pour la deuxième forme d’agriculture (1b sur la figure 3)  basée sur des technologies de substitution d’intrants chimiques par des intrants biologiques tels que les stimulants de la santé des plantes ou de l’activité biologique des sols, les biopesticides, des organismes vivants exogènes. Tout comme dans la première forme d’agriculture, les systèmes de production, spécialisés, sont insérés dans les systèmes alimentaires mondialisés qui commercialisent ces intrants biologiques. Le développement des produits et des pratiques de biocontrôle par introduction ou stimulation d’organismes vivants est soutenu par la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt du 13 octobre 2014[2].

La troisième forme d’agriculture (2a sur la figure 3) correspond à des systèmes de production basés sur la biodiversité qui se développent dans des « niches » et commercialisent la majeure partie de leur production dans des systèmes alimentaires mondialisés. Seuls les produits qui ne sont pas commercialisables à un prix attractif, comme les cultures de diversification, sont commercialisés via des circuits alternatifs qu’ils gèrent directement et localement (par exemple vente directe, échanges entre exploitations). Les systèmes de production de grandes cultures et d’élevage diversifiés, autonomes comme le recherche les réseaux d’agricultures durables en particulier en élevages herbagers[3], ou en polyculture élevage[4] (Moraine et al., 2016a), l’agriculture de conservation[5] basée sur trois piliers (rotation longue, couverture permanente du sol et non travail du sol), ou les systèmes agroforestiers intégrant l’arbre sous forme de plantations à faible densité ou sous forme de haies[6], représentent des exemples types de cette forme d’agriculture.

Formes d’agriculture à plus fort ancrage territorial

L’analyse des possibilités d’insertion des systèmes de production dans les dynamiques territoriales présentées ci-dessus nous a permis d’identifier trois autres formes d’agriculture (partie droite de la figure 3). Une première forme dérivée des formes 1a ou 1b correspond à des systèmes de production spécialisés intégrés dans une économie circulaire locale (1c sur la figure 3). L’objectif est de réduire l’utilisation des ressources naturelles par une meilleure fermeture des cycles de matières et d’énergie (production de biogaz, recyclage, etc.), en échangeant des produits entre agents économiques. C’est le cas des échanges entre exploitations spécialisées de culture et d’élevage, mais aussi d’organisations collectives pour récupérer divers déchets, agricoles ou non, en vue de produire du biogaz dont les sous-produits sont utilisés comme fertilisants.

Cette forme d’agriculture se développe dans les élevages de porcs et de volailles, mais aussi dans certaines formes d’associations culture-élevage à l’échelle du territoire (Moraine et al., 2016b). Les performances agricoles sont au moins équivalentes à la forme 1a, tout en réduisant l’empreinte environnementale. Cette forme d’agriculture est fortement encouragée par les politiques publiques dans les pays de l’OCDE. De nombreux projets de développement d’économies circulaires sont actuellement lancés pour l’approvisionnement, la consommation, le recyclage (Coop de France, 2015). Ils sont soutenus par les politiques européennes et nationales comme, en France, par la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte du 18 août 2015 (cf. https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2015/8/17/DEVX1413992L/jo/texte).

Fig.5 : Etals de fruits et légumes
dans les locaux d’une AMAP
© Pierre-Alain Dorange / Creative Commons

Une deuxième forme correspond à des systèmes de production fondés sur la biodiversité insérés dans des systèmes alimentaires alternatifs (2b sur la figure 3). Dans cette forme d’agriculture, les systèmes de production peuvent également être intégrés dans une économie circulaire afin d’accéder à des matières organiques dont l’apport au sol permet d’augmenter les services intrants associés (ex. fourniture en nutriments et structuration du sol). Les Associations pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne (AMAP) sont aujourd’hui les systèmes alimentaires alternatifs les plus visibles, mais c’est aussi le cas des boutiques de producteurs, des marchés paysans et de diverses formes de « circuits courts », (ventes de bord de route, présence de producteurs sur les marchés de plein vent, approvisionnement de magasins de détail par des producteurs locaux…) (Deverre et Lamine, 2010).

Enfin, une dernière forme d’agriculture correspond à des systèmes de production diversifiés fortement insérés dans approches intégrées de développement territorial (2c sur la figure 3). Les systèmes de production sont alors intégrés dans des systèmes alimentaires locaux, des économies circulaires et dans un dispositif multi-acteurs de gestion intégrée de paysage générant de multiples services écosystémiques aux agriculteurs et à la société. Dans cette forme, le défi consiste à développer une gouvernance collective afin de concevoir la distribution spatiale de l’utilisation des terres (cultures, prairies) voire des habitats semi-naturels, pour augmenter la fourniture de services écosystémiques. Cette forme correspond à un paradigme d’éco-économie qui repositionne l’agriculture et les politiques associées au cœur d’un développement local intégrant enjeux environnementaux, sociaux et économiques. Le projet Biovallée[7], basé sur la préservation et la valorisation des ressources naturelles au service des besoins de la population en eau potable, alimentation, habitat, santé, énergie, loisirs, en est un exemple. Le développement des approches intégrées de développement territorial est fortement soutenu par les politiques européennes[8].

Plus généralement, il est important de noter que dans ces trois formes d’agriculture, les marchés locaux et mondiaux peuvent être complémentaires et coexister. Ils peuvent offrir des alternatives de marchés pour écouler des produits de nature différente.

[1] Forum de l’agriculture raisonnée respectueuse de l’environnement
[2] http://agriculture.gouv.fr/quest-ce-que-le-biocontrole
[3] http://www.cedapa.com/
[4] www.agricultureautonomerentable.fr
[5] http://agriculture-de-conservation.com/
[6] http://www.agroforesterie.fr/index.php
[7] http://www.biovallee.fr
[8] http://www.europe-en-france.gouv.fr/Centre-de-ressources/Etudes-rapports-et-documentation/Approche-integree-de-developpement-territorial-2014-2020

Une vision renouvelée des agricultures, des signes de qualité et de la bioéconomie

Notre cadre d’analyse met en évidence la grande diversité des formes d’agriculture actuellement cachée derrière des catégories telles que «agriculture conventionnelle », «agroécologie» et «agriculture biologique». Ces catégories englobent généralement plusieurs des six formes d’agriculture décrits ci-dessus. Ainsi, l’agriculture biologique se développe dans les cinq formes d’agriculture non basées sur des intrants chimiques, selon qu’il s’agit d’une simple substitution de nature d’intrants ou de systèmes diversifiés valorisant au maximum les services écosystémiques. De telles différences se manifestent au niveau de la réglementation. Elle peut se limiter au respect des réglementations européennes ou correspondre à des cahiers des charges plus exigeants reconnus par un logo spécifique[1].

Logo des AOC
© Creative Commons

Dans les pays européens, il y a profusion de labels (bio, label rouge ; AOC, IGP…). Ramos et Garrido (2014) montrent que la diversité peut être caractérisée en tenant compte de critères tels que les caractéristiques du territoire, la responsabilité sociale et la coopération et la solidarité entre acteurs. Ce type de classification renvoie à nos six formes identifiées. Ces produits labellisés sont certes majoritairement produits dans des systèmes alternatifs et commercialisés dans des circuits courts, mais ils sont également utilisés pour qualifier des produits de systèmes de production basés sur des intrants chimiques, commercialisés dans des systèmes alimentaires globaux avec une faible prise en compte des enjeux sociaux, écologiques et de localisation, et peu ou pas de valeur ajoutée supplémentaire pour les agriculteurs ou l’économie locale/régionale. Notre typologie des formes d’agriculture contribue donc à clarifier leurs principales caractéristiques, en termes absolus et relatifs. Elle peut également aider à clarifier la structure du secteur agroalimentaire du «local» au «global», aux limites sont souvent floues.

De même, toutes les formes d’agriculture identifiées peuvent participer au développement d’une bio-économie, souvent considérée comme une composante clé de la solution aux multiples grands défis des sociétés modernes (Bugg et al., 2016). Les formes d’agriculture basées sur les intrants sont plus orientées vers le développement d’une bioéconomie axée sur le traitement et la transformation des matières premières biologiques, ainsi que sur l’établissement de nouvelles filières à grande échelle. Dans les formes d’agriculture les plus intégrées dans les dynamiques territoriales, une attention particulière est accordée au développement d’une bio-économie au niveau local ou régional (par exemple par des économies circulaires) via une gestion durable du lien entre la production alimentaire et non-alimentaire et la gestion des ressources naturelles. Ici, la vision écologique de la durabilité prévaut : il s’agit de promouvoir la biodiversité et d’éviter la dégradation des sols afin d’optimiser la production et l’efficacité énergétique.

En outre, toutes les formes d’agriculture identifiées recourent à des espèces sélectionnées, à des technologies agricoles mais aussi à des techniques d’information et de communication (TIC) adaptées à leurs objectifs. Alors que les technologies d’agriculture de précision sont développées pour répondre aux besoins des systèmes de production basés sur les intrants, l’équipement et les TIC requis pour les autres formes d’agriculture restent à définir.

[1] http://www.natureetprogres.org/nature_et_progres/natureetprogres.html

Perspectives

Pour éclairer les politiques agricoles sur la durabilité des différentes formes d’agriculture, la recherche doit développer des approches multicritères qui permettent d’évaluer (1) leurs performances économiques, sociales et environnementales, (2) leur capacité à assurer la durabilité sur le long terme de ces performances, c’est-à-dire leur « résilience » aux aléas socioéconomiques et climatiques. Ces méthodes devront aussi aider à identifier les antagonismes et synergies entre services écosystémiques aux agriculteurs et à la société, nuisances des activités agricoles, performances socio-économiques. Elles devront permettre de conduire une évaluation aux différents niveaux d’organisation d’intérêt pour les acteurs : systèmes de culture, système de production, collectif d’agriculteurs, territoire, région, planète. Aux niveaux d’organisation supérieurs, les questions des conditions, des effets et des performances de la coexistence de différentes formes d’agriculture devront être analysées.

Plus généralement, ces approches d’évaluation multicritères et multi-niveaux devront permettre d’évaluer les capacités des différentes formes d’agriculture à répondre aux grands défis agricoles en considérant leur interdépendance : impacts des et adaptation aux changements globaux actuels, dont climatiques, ainsi qu’à la pénurie de ressources non renouvelables (y compris le phosphore); crise énergétique et nutritionnelle, sécurité alimentaire, souverainetés alimentaire, énergétique et décisionnelle (cf. Regard n°68).

Enfin, l’analyse des conditions et verrous de la transition d’une forme d’agriculture à une autre devrait être conduite afin de déterminer la nature et l’intensité des changements à opérer : incrémentaux, systémiques ou transformationnels. Pour les systèmes basés sur l’efficience, un enjeu est de rentabiliser les technologies et équipements destinés à augmenter l’efficience des intrants. Le développement d’économies circulaires repose sur des coordinations entre acteurs pouvant nécessiter des organisations socio-économiques et contrats différents de ceux utilisés dans les filières usuelles/actuelles. Pour la transition vers des systèmes basés sur la biodiversité, la « gestion adaptative » des incertitudes sur les processus écologiques et les effets des pratiques agricoles est un enjeu majeur qui nécessite le développement de connaissances adaptées à l’action située (Duru et al., 2015a). Le développement de ces systèmes diversifiés peut en outre se heurter à des manques de connaissances opérationnelles, technologiques (y compris génétiques) ou de filières adaptées. Leur développement peut nécessiter des changements profonds dans les systèmes alimentaires et les modes de gestion des paysages et des ressources naturelles à l’échelle locale (Duru et al., 2015b).


Glossaire

Intrants exogènes à l’écosystème : matières (e.g. fertilisant, pesticide) ou énergie (e.g. de structuration du sol) apportées aux sols, aux cultures et aux animaux par l’agriculteur pour atteindre des objectifs de production.

Services écosystémiques : processus écologiques desquels l’homme dérive un avantage (cf. Daily et al., 1997, et voir le regard n°4). Concernant l’agriculture, il nous paraît important de distinguer les services fournis par les écosystèmes à l’agriculteur de ceux fournis à la société (Zhang et al. 2007). Les services fournis par l’écosystème ou le paysage à l’agriculteur correspondent principalement aux processus écologiques de régulations (i) de la fertilité des sols (cycle des nutriments et de l’eau, contrôle de l’érosion, structuration des sols), (ii) du microclimat de production, (iii) des bioagresseurs (e.g. contrôle biologique par conservation) et aux processus de pollinisation. Par conséquent, la production de biens agricoles (végétaux et animaux) résulte des effets combinés d’intrants industriels exogènes et de services écosystémiques (Duru et al., 2015a).


 

 

Bibliographie

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Bugg M., Hansen T. & A. Klitkou, 2016. What Is the Bioeconomy? A Review of the Literature. Sustainability, 8(7) : 691.

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Deverre C. & Lamine C, 2010.  Les systèmes agroalimentaires alternatifs. Une revue de travaux anglophones en sciences sociales, Économie rurale, 317 : 57-73.

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Regards connexes :

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Couvet T. et A. Teyssèdre, 2016. Quelles politiques agricoles pour le 21e siècle ? Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°68, novembre 2016.

Doré T., 2012. La biodiversité est-elle un atout pout l’agriculture ? Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°24, novembre 2012.

Papy F. et I. Goldringer, 2011. La biodiversité des champs. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°21, septembre 2011.

Teyssèdre, 2010. Les services écosystémiques. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°4, octobre 2010.

Thompson J. et O. Ronce, 2010 : Fragmentation des habitats et dynamique de la biodiversité. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°6, novembre 2010.

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Article édité et mis en ligne par Anne Teyssèdre.

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