La Société Française d’Ecologie et d’Evolution (SFE2) vous propose ce Regard R97 de Denis Couvet, Professeur au Muséum national d’Histoire Naturelle.

Ce Regard est une version légèrement modifiée, adaptée pour cette plateforme, d’un chapitre (postface) de l’auteur concluant l’ouvrage collectif Quand l’écologie s’urbanise, sous la direction de Joëlle Salomon Cavin et Céline Granjou, à paraître prochainement aux Editions UGA.

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Trois approches écologiques de la ville

Denis Couvet

Professeur au Muséum national d’Histoire Naturelle (MNHN),
Président de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB)

Regard R97, édité par Anne Teyssèdre

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Mots clés : Socioécosystèmes, villes, écologie urbaine, dynamiques urbaines,
postures scientifiques, valeurs de la biodiversité, interactions humains-non humains,
services écosystémiques, solutions avec la nature, fabriques urbaines,
effets systémiques, système adaptatif complexe (CAS).

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(Introduction)

La ville est un écosystème peu apprécié des écologues. L’entrée « écologie urbaine » est absente de nombreux manuels d’écologie scientifique et de sciences de la conservation (tels ceux de Begon et coll., 2006 ; Kareiva & Marvier, 2015 ; Primack & Sher, 2016 ; Ricklefs & Relya, 2014), à l’exception notable de ceux des frères Odum. L’écologie ne peut cependant plus ignorer sa déclinaison urbaine, ne serait-ce qu’à cause de l’impact des citadins sur l’ensemble des écosystèmes, de leur forte empreinte écologique liée à leur alimentation ou à leurs déplacements hors ville par exemple. A la lumière de cet ouvrage se dégagent trois postures pour l’écologie, selon l’importance qui lui est accordée  dans l’étude des villes. Elle peut se cantonner à l’étude de la place des non humains dans la ville. Elle peut aussi proposer de nouvelles relations de ces derniers avec les citadins. Enfin, elle peut questionner les projets urbains dans leur ensemble. Des postures qui diffèrent par l’importance accordée à l’agentivité et la puissance des non humains, par rapport à celles des citadins.

Des écosystèmes urbains créés par et pour les citadins

Une première posture pour l’écologie est d’étudier la réponse des non humains à la ville et leurs adaptations à l’environnement biologique et physico-chimique, mais aussi – comme en rend bien compte la deuxième partie de l’ouvrage – à la logique des institutions et des représentations humaines, présentes et en cours d’élaboration. Cet environnement est original par la pauvreté mais aussi par l’exotisme et le cosmopolitisme de la faune et de la flore. Originalité accompagnée par des changements rapides et spectaculaires en termes d’alimentation, de comportement et de morphologie de ces non humains (Alberti et coll., 2017), ainsi que par des dérèglements physiologiques comparables à ceux des humains citadins, liés aux pollutions urbaines et à une nourriture trop riche et abondante (Fokidis, Orchinik & Deviche, 2009). Une inconnue majeure est l’état des microbiotes ‘urbains’ -communautés de micro-organismes inféodés aux macro-organismes-, chez les humains et les non humains.

Fig.1 : Goéland brun et ses poussins au nid, sur un toit de Paris. (Cliché A. Teyssèdre)

Le prisme des services écosystémiques

La notion de service écosystémique permet à l’écologie de décrire les ‘utilités’ de la biodiversité non humaine pour notre espèce, et donc notamment pour les, citadins (cf. par ex. Daily 1997). A travers trois grandes catégories de ‘services’, approvisionnement en ressources, régulation environnementale et services culturels, l’écologie peut ainsi répondre à diverses attentes des citadins, voire les précéder, rendre compte de la diversité des politiques urbaines. Les services dits ‘culturels’, regroupant les contributions des non humains en termes eudémoniques*, à la santé, la qualité des relations sociales ou l’éducation des citadins, ont été l’objet de préoccupations politiques majeures, dont rend bien compte l’ouvrage (voir par exemple chapitre de Levé).

Les services dits ‘d’approvisionnement’, de l’alimentation à l’énergie, sont l’objet d’une attention croissante, mais devraient garder une importance limitée. Ainsi, l’agriculture urbaine ne semble pas pouvoir remplacer significativement sa variante ‘rurale’, ne serait-ce qu’à cause de ses performances environnementales et énergétiques médiocres (p.ex. Asseng et coll., 2020). En contribuant par contre à la reconnexion des citadins à la nature et à une redéfinition de leurs relations avec les non humains, cette agriculture relève ainsi plutôt des services dits ‘culturels’. Enfin, la contribution des non humains à la ‘régulation environnementale’ – climatisation assurée par la végétation, atténuation des crues assurée par des sols non artificialisés voire des zones humides, contrôle biologique des vecteurs de pathogènes par leurs prédateurs (araignées, insectes, oiseaux ou mammifères, par ex. Braczkowski et coll., 2018)- devrait prendre une importance croissante.

Fig.2 : Une petite mare dans Paris (petite ceinture, Paris 12e)
(Cliché A. Teyssèdre)

Désordres de la nature en ville

Appréhender l’écologie de la ville à travers la notion de services écosystémiques néglige de nombreuses capacités des non humains, décevant les attentes. Ces derniers ne restent pas à la place qui leur est assignée par les humains mais en débordent ou se raréfient à la faveur d’aléas environnementaux – canicules, incendies, crues, montée des mers…-, de pollutions – maladies de la pierre… Ces débordements sont favorisés par l’urbanisme : crues liées à l’imperméabilisation des sols, accélération de la montée du niveau des mers dans les deltas urbanisés par subsidence des sols et défaut de sédimentation (Tessler et coll., 2015).

Les espèces souhaitées périclitent, des espèces exotiques indésirables s’implantent, notamment des microorganismes pathogènes et leurs hôtes -vecteurs de maladies- tels que les moustiques tigres (Aedes alpopictus) en expansion en Europe depuis 30 ans (voir par ex. les Regards R2, R16, R18, RO11 et R92). L’hygiénisme du XIXe -version écologique du contrôle des maladies infectieuses en milieu urbain-, quelque peu oublié face aux progrès de la médecine Pastorienne et l’arrivée des antibiotiques (Latour, 2001), pourrait retrouver sa pertinence, face à la montée de la tolérance aux antibiotiques chez les bactéries (Jørgensen et coll., 2020) ou des zoonoses, maladies causées par des pathogènes présents chez des espèces animales (exemple actuel : la Covid19).

Fabriques urbaines : négocier avec les non humains

Ces ‘débordements’ des non humains,, dans des (socio)-écosystèmes conçus par et pour le bien-être des humains, soulignent les limites de l’agentivité humaine (voir le chapitre de Chalmandrier et Granjou). En conséquence émerge une autre posture ‘écologique’, de construction de « fabriques urbaines » qui soient au plus près des exigences et des niches possibles des non humains en ville. Ceci en termes de tendances évolutives, de propensions à envahir différents espaces, propager des pathogènes, contrôler des espèces proliférantes…

Il s’agit d’intégrer toute l’agentivité des non humains, qui ne peuvent pas être considérés comme des organismes ‘passifs’, voire simplement ‘domestiquables’, ou ‘commensaux’ – bref, qui ne se conforment pas nécessairement à la volonté humaine, et réagissent par des effets non anticipés des humains (Carey, 2020). C’est le contexte du ‘Chtulucène’ (tel que désigné par Haraway, 2015), de crise générale des relations écologiques dans les socio-écosystèmes urbains, qui requiert -pour le bien-être des habitants- de les reconfigurer.

Les solutions avec la nature

La notion de ‘solutions fondées sur la nature’ (p. ex. Carey, 2020), ou plutôt de ‘solutions avec la nature’, illustre cette deuxième posture écologique, visant à diversifier (et réorienter) les possibles interactions entre citadins et non humains. Ces ‘solutions’ sont moins anthropocentrées que la notion de service écosystémique en négociant avec la nature, en intégrant l’agentivité des non humains, leurs dynamiques, écologiques et évolutives, d’hostiles à coopératrices. Elles doivent opérer à l’échelle fine des pratiques sociales des citadins, des rétroactions entre faune, flore, micro-organismes et citadins. Ces solutions devraient être faites de réservoirs de biodiversité tels que friches, espaces verts et forêts, de trames vertes les reliant telles que haies et bosquets, d’habitat combinant citadins et non humains. Ceci en interaction avec la distribution des zones industrielles, résidentielles, commerciales, de loisirs, permettant ainsi la circulation, la cohabitation et la reproduction des citadins et des non humains. L’écologie des paysages, des communautés et des écosystèmes peut formaliser les possibles des méta-communautés et des réseaux écologiques, leur résilience, adaptations, face aux changements globaux.

Fig.3 : Place de la Nation, Paris (début juin 2021).
(Cliché A. Teyssèdre)

Place de la préservation de la biodiversité

Les politiques de préservation de la biodiversité urbaine, soulignant la valeur intrinsèque des non humains, offrent un contexte favorable à la conception de ces solutions et au dépassement de l’utilitarisme des citadins. Ces politiques peuvent être efficaces parce que la biodiversité ‘menacée’ peut parfois (voire souvent) trouver en ville des habitats riches en nourritures et autres ressources, favorables car préservés des pesticides ou de la chasse.

Cette valeur intrinsèque des non humains acquiert de manière paradoxale une ‘saveur’ utilitariste en aidant à dépasser un utilitarisme étroit, ceci en suggérant de nouvelles interactions possibles avec les non humains, comme le montrent le chapitre de Glatron et al. sur les tortues à Strasbourg et celui de Scapino et al. sur les friches urbaines. La formule ‘make kins not babies’ de la féministe Donna Haraway (2015) énonce cette sortie de l’anthropocentrisme, privilégiant nos relations avec les non humains qui nous entourent plutôt que notre propre reproduction. Haraway nous invite à aller au-delà de préoccupations centrées sur l’environnement que nous pecevons, notre ‘Umwelt’ (Von Uexhull, 1909), pour se préoccuper de l’Umwelt des autres espèces, des non humains – une préoccupation approchée par l’écologie de la reconnexion (Miller, 2006).

Construire des médiants

La notion de médiant, ou ‘agencement trans-humain capable de matérialité vitale’, à même de ‘catalyser des changements profonds’ (Appadurai, 2019), décrit les solutions susceptibles de ‘faire la différence’, de modifier la logique systémique des villes en ajustant logiques citadines et non humaines, en réduisant leurs inter (?)dépendances écologiques (voir partie suivante), en changeant les dynamiques et logiques citadines actuelles. Les possibilités de modification de l’environnement urbain, d’ingénierie des écosystèmes par les non humains (Hastings et coll. 2007), devraient guider la recherche de médiants.

Cette notion est proche de celle d’agencement, ou combinaison d’entités matérielles telles que des êtres vivants non humains mais aussi des représentations et institutions humaines dédiées, ajustées aux non humains. Les institutions assurent la stabilité et la prévisibilité nécessaires aux relations mutualistes entre citadins et non humains, afin que chaque partenaire puisse s’ajuster, développer des conventions, y compris les non humains. L’ouvrage rend bien compte des tentatives de construction de tels médiants (voir le chapitre de Salomon Cavin et la conclusion).

Les circuits courts agroalimentaires, en combinant affects et conventions citadines, exigences écologiques des non humains, pourraient devenir des médiants par leurs effets systémiques, en reconnectant les villes à leurs territoires ruraux et en relocalisant la production agricole. Développés à l’écart du système agricole présent, leur succès illustre a contrario le verrou des représentations et institutions humaines rurales, bloquant les alternatives (Vanloqueren & Baret, 2009).

Fig.4 : Etal de produits régionaux dans un marché (Pise).
(Cliché A. Teyssèdre)

Un médiant doit donc avoir la capacité de tenir face à des dynamiques tendancielles contraires, de vaincre des résistances systémiques liées à la logique des rétroactions actuelles, culturelles et sociales. C’est une ‘innovation de rupture’ dépassant le cadre classique de la technologie, de ses prétentions à la domestication de la nature. D’une part en faisant intervenir l’agentivité des non humains, voire de citadins peu sollicités (voir plus loin). D’autre part en intégrant l’agentivité des représentations et des institutions. Il s’agirait ainsi de fabriquer des médiants parvenant à un découplage absolu entre progrès humain –citadin- et empreinte écologique, aidant à une évolution rapide des citadins, de leur style de vie. De par leur nombre et la densité de leurs interactions, les citadins sont une source essentielle d’agentivité à l’échelle de l’humanité. Des médiants autour du travail, de l’éducation, des pratiques sociales associées, sont en conséquence à identifier, voire à construire. L’ouvrage est riche d’initiatives en ce sens.

Logiques systémiques des villes

La dépendance des villes vis-à-vis des autres écosystèmes, pour leur alimentation, énergie, matériaux ou sécurité environnementale -protection vis-à-vis des crues.., est une question écologique fondamentale, comme le rappelle la première partie de l’ouvrage. Cette dépendance, caractérisée à l’aide des notions de métabolisme urbain et d’empreintes environnementales (Kennedy et coll., 2015) demande à être réduite, de par son impact insoutenable sur l’ensemble des écosystèmes. Restaurer les écosystèmes ‘sources’, dont les villes dépendent, s’avère difficile et insuffisant. Ainsi des ‘paiements pour services environnementaux’, afin d’améliorer la qualité de l’eau en ville en changeant les pratiques agricoles rurales, difficiles à contractualiser pour des raisons historiques et/ou politiques (Grolleau and McCann, 2012).

Face à la crise de l’Anthropocène (Steffen et coll., 2015) qui interpelle les logiques urbaines (Grimm et coll. 2008), une troisième et dernière posture pour l’écologie est en conséquence d’analyser les logiques systémiques, associées aux effets de verrou des systèmes urbains, et surtout d’en tirer des contre-propositions, elles aussi systémiques. Cette posture intégrerait les effets possibles des médiants évoqués ci-dessus, qui eux-mêmes sont une synthèse des ‘solutions avec la nature’. Deux questions émergentes concernant les villes, celles de leur taille -en nombre de citadins- et leur densité, aident à préciser les problématiques associées.

Densifier les villes, vraiment ?

L’augmentation de la proportion de citadins dans la population humaine mondiale peut paraître favorable à la biodiversité. Le phénomène associé, l’exode rural, crée des espaces favorables à une biodiversité ‘sauvage’, qui cohabite mal avec les humains. De plus, selon certains critères, l’empreinte écologique des citadins serait plus faible que celle des ruraux (p.ex. Satterthwaite, 2008). Néanmoins, l’urbanisation semble moins pertinente écologiquement lorsque le calcul de l’empreinte écologique des citadins intègre l’ensemble de leurs impacts, notamment ceux délocalisés des produits qu’ils consomment mais sont issus des écosystèmes ruraux. Cette empreinte serait alors supérieure à celle des ruraux, que l’on considère les mégapoles (Kennedy et coll., 2015) ou la plupart des villes méditerranéennes (Baabou, Grunewald, Ouellet-Plamondo, Gressot & Galli, 2017). Plus finement, rééquilibrer l’urbain en faveur des bourgs et des villes moyennes, en déclin, pourrait être écologiquement pertinent, de par leurs différences écologiques avec les métropoles, de plus grandes possibilités de solutions avec la nature (Forman, 2019).

Les projets de densification des villes, visant à éviter les effets directs de l’artificialisation des sols sur la biodiversité en empêchant l’étalement urbain –par exemple le projet ‘zéro artificialisation nette’, dit ‘ZAN’, en France- peuvent avoir au moins deux types d’effets pervers, en cascade. D’une part réduire les espaces urbains riches en biodiversité, friches, voire espaces verts, affectant le bien être des citadins et des non humains, leur santé. D’autre part, conduire à une augmentation des impacts des citadins sur la biodiversité, dans les socio-écosystèmes ruraux téléconnectés aux villes (Seto et coll., 2012), de par une activité humaine stimulée dans des villes plus denses, mieux connectées. Car les villes sont des ‘wicked systems’, ou ‘systèmes pernicieux’, riches de tels effets pervers. Les résultats diffèrent des attendus, les politiques n’ont généralement pas les conséquences escomptées, de par une complexité des interactions qui échappe aux décideurs (Gould et coll., 2018).

Fig.5 : Aéroport Charles de Gaulle, hôtel Sheraton et gare TGV associés. L’un des effets rebonds de la densification des villes sur la consommation mondiale est l’augmentation des déplacements à longue distance. (Cliché Greenboost, domaine public)

Analyser les forces évolutives régissant les dynamiques urbaines

Ainsi, le projet ‘Métropole du Grand Paris’, prévoyant des logements, une amélioration des facilités et rapidités de transports, illustrant une volonté de croissance urbaine, de renforcement de l’attractivité, a des implications écologiques incertaines, salaires et consommations énergétiques augmentant avec la taille des villes (Pumain, 2018). Cette dernière corrélation rend bien compte des tensions possibles entre humains et non humains. Elle montre l’importance de l’écologie ‘évolutive’, de l’étude des préférences, aspirations, des organismes vivants, ici des humains en termes d’habitat.

L’écologie ne peut sans doute se limiter à l’analyse en écologie ‘fonctionnelle’ des flux de matière et d’énergie, conduisant à une possible contradiction interne. L’écologie ‘fonctionnelle’ se préoccupant plutôt des états stationnaires, de la matière et de l’énergie, résultant du fonctionnement des écosystèmes, alors que l’écologie ‘évolutive’ s’intéresse à l’évolution de ces équilibres, sous l’effet de la sélection naturelle. Deux figures mythologiques illustrent cette tension. Gaïa, puissance auto-régulatrice des flux matériels, et Médée, dévorant ses enfants, représentant la dynamique potentiellement auto-destructrice des forces évolutives (Ward, 2009). La formule ‘make kins not babies’ explicite ce dilemme, respecter Gaïa tout en évitant les pièges de Médée. Du point de vue Darwinien, cela suppose une vision très inclusive de la valeur sélective, du succès reproductif, en intégrant celui des non humains avec lesquels nous interagissons.

Intégrer processus évolutifs et effets systémiques : la notion de système adaptatif complexe

Un cadre évolutionniste, darwinien, de la dynamique des villes serait donc nécessaire pour proposer des politiques urbaines conséquentes, intégrant résistances et contre-propositions, humaines et non humaines, leurs effets systémiques associés. Ce que proposent les approches prônées par l’éco-évolution (p.ex. Des Roches et al. 2021). Elles peuvent s’appuyer sur deux cadres de pensée systémiques.

D’une part, la pensée de la résilience écologique (Holling, 1973), la théorie associée des ‘cycles adaptatifs’, qui énonce que les socio-écoystèmes, notamment urbains, passent par des phases successives de croissance, conservation, crise et réorganisation (Gunderson & Holling, 2002). Théorie bien illustrée par le cas de deux villes mexicaines (Pelling & Manuel-Navarrete, 2011).

Fig.6 : Schéma des cycles adaptatifs, illustrant la dynamique des (socio)écosystèmes selon Gunderson et Holling. (Source: Panarchy, Gunderson et Holling, 2002)

D’autre part, le concept de ‘système adaptatif complexe’, ou CAS (Levin, 1998), suggérant comment les émergences de processus évolutifs locaux peuvent conduire à un équilibre global qui s’adapte à des contextes changeants (Levin, 1998 ; Free & Barton, 2007). Cette notion de ‘CAS’ pourrait permettre d’énoncer les conditions de succès des médiants, du passage de l’expérimentation à une généralisation émergente qui soit satisfaisante, éviter les effets des ‘wicked systems’ (voir plus haut).

La notion de ‘CAS’ met l’accent sur trois caractéristiques favorisant l’adaptation des socio-écosystèmes complexes, donc des villes, à un contexte écologique changeant voire précaire – caractéristiques évoquées, souvent de manière implicite, dans l’ouvrage (voir notamment le chapitre de Salomon Cavin et ceux d’introduction et de conclusion). Une première condition est l’individualité et la diversité des entités en interaction, permettant une perpétuelle génération d’innovations, interactives. La deuxième est la viscosité des interactions entre citadins et non humains, l’importance de relations locales. Cette viscosité aide à construire des socio-écosystèmes locaux ‘fonctionnels’, faits notamment de relations mutualistes.

Enfin, la troisième caractéristique est la possibilité d’émergence et de propagation de réseaux locaux ‘réussis‘, par exemple des ‘éco-quartiers’ parvenant à combiner contraintes environnementales et aspirations des vivants. Cette émergence pourrait être facilitée par des politiques globales, sélectives, mais aussi par diffusion horizontale, selon un mode non hiérarchique (Bennett et coll., 2016). Elle peut s’appuyer sur les principes de la ‘gestion adaptative’, de mise à l’épreuve et de comparaison de divers concepts, modèles et institutions (Brock & Carpenter, 2007). Mis en œuvre dans la gestion des ressources naturelles, forêts, pêcheries, lacs, ces principes sont censés aider à corriger les effets pervers, points aveugles, de toute expérimentation, innovation.

Se rapportant à la première caractéristique des CAS, améliorer la diversité et l’inclusivité dans les processus de décision -en termes de diversité des non humains, mais aussi de diversité sociale pour les humains- serait une contribution majeure à ces processus d’adaptation à la vie en ville. La distribution urbaine actuelle des non humains témoignerait des inégalités sociales (voir le chapitre de Rémy et al.), voire les entretiendrait, constituant un verrou ‘systémique’, social et urbain (Schell et coll., 2020). Les sciences participatives développées en écologie, documentant notamment l’état de la biodiversité urbaine (voir les chapitres de Marco et coll., de Gabillet et coll.) peuvent contribuer à lever de tels verrous, en favorisant des décisions plus participatives, inclusives. Elles ouvrent la possibilité d’une ‘innovation participative’, inclusive, testant de nouveaux modes d’interaction urbains, pour l’ensemble des classes sociales.

Le déploiement de la voiture électrique ou de la 5G dans un cadre participatif, en se préoccupant de l’ensemble des effets, directs et indirects, sur la santé des humains et non humains urbains, irait ainsi au-delà d’une ‘smart city’ où les citadins seraient au service de la technologie, des injonctions des acteurs économiques et/ou politiques dominants. Dans un tel scénario, l’écologie d’une part évalue les impacts, par exemple sur la santé des insectes, mais aussi propose des modes de déploiement de ces technologies tenant compte de ces impacts, localement et globalement. Cette inclusivité devrait aussi concerner les savoirs notamment vernaculaires des praticiens et des sociétés, notamment des peuples autochtones qui ont déployé de moindres moyens d’assujettissement de la nature (tels ceux associés à l’usage des énergies fossiles, voire des énergies atomiques).

En guise de conclusion

Comme toute discipline scientifique, l’écologie contextualise ses problématiques, selon ce qui est considéré comme invariant chez les humains et/ou les non humains. Face à la ville, une première posture caractérise les réponses des non humains, dans des espaces géographiques et politiques restreints qui leurs sont en quelque sorte délégués, tels que les espaces verts et les friches. Dans ce cas, l’écologie éclaire à la marge les choix politiques. Une seconde posture plus ambitieuse consiste à explorer des possibles urbains pour les non humains, selon leurs propensions, les ‘solutions avec la nature’. Embarquant les imaginaires, culturels comme institutionnels, l’écologie éclaire alors des futurs possibles susceptibles de bousculer et de remettre en cause les dynamiques urbaines, les demandes sociales. Enfin, dans la posture la plus ambitieuse, l’écologie tente d’intégrer tout à la fois exigences sociales et environnementales, principes évolutifs, rétroactions et effets pervers, relations entre échelles locales et globales, dans un cadre systémique.

Néanmoins, la frontière entre ces trois postures est floue car celles-ci se chevauchent, interagissent. Les plus ambitieuses sont plus interdisciplinaires, s’appuyant également sur les sciences humaines et sociales, bousculant des statu quo culturels et/ou institutionnels. En conséquence, ces postures ont des temporalités différentes, s’envisagent successivement; pas de proposition systémique sans construction de nouvelles fabriques urbaines, basées sur des savoir-faire des non humains, sur la prise en compte de leurs propensions. En combinant ces postures, l’écologie aide à comprendre les politiques, leurs difficultés et échecs, face à des logiques évolutives, systémiques, impliquant des acteurs humains et non humains, dont la finalité n’est pas nécessairement la durabilité des villes. Elle peut surtout contribuer à une transformation majeure de ces lieux de vie.

Fig.7 (Cliché A. Teyssèdre)

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Regards connexes

Barbault R., 2010. La biodiversité, concept écologique et affaire planétaire. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard R1, 10 sept. 2010.

Barbault R. et A. Teyssèdre, 2013. Les humains face aux limites de la biosphère. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard R51, nov. 2013.

Clergeau Ph., 2010. La biodiversité urbaine. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard R8, déc. 2010.

Julliard R., 2010. Regards sur une perruche. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard R2, sept. 2010.

Fontaine B. et al., Impact de l’urbanisation sur les communautés de papillons. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard R69, janv. 2017.

Morand S., 2020. Enjeux et défis socio-écologiques face à la récurrence des épidémies. Regards et débats sur la biodiversité, SFE2, Regard RO11, mai 2020.

Pison G., 2012. Dynamique de la population mondiale. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard R33, juin 2012.

Sordello R., 2017. Trame verte, trame bleue et autres trames. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard R72, mai 2017.

Regards sur les relations Homme – Nature  : https://www.sfecologie.org/tag/relation-homme-nature/

Sur culture et biodiversité : https://www.sfecologie.org/tag/culture/

Sur le fonctionnement des écosystèmes : https://www.sfecologie.org/tag/fonctionnement/

Sur l’évolution : https://www.sfecologie.org/tag/evolution/

Sur la préservation de la biodiversité : https://www.sfecologie.org/tag/preservation-biodiversite/

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Pour en savoir plus : Voir aussi ces deux brèves vidéos, exposés de D. Couvet sur l’approche des socio-écosytèmes en trois mondes (réalisation A. Teyssèdre, production SU-ITE 2021) :

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Regard édité, illustré et mis en ligne par Anne Teyssèdre. Ce Regard est une version légèrement modifiée et adaptée pour cette plateforme d’un article de l’auteur rédigé pour l’ouvrage collectif ‘Quand l’écologie s’urbanise’, rédigé sous la direction de Joëlle Salomon Cavin et Céline Granjou, à paraître aux Editions UGA en octobre 2021.

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