La Société Française d’Ecologie (SFE) vous propose le regard de Romain Julliard, chercheur en biologie de la conservation au Muséum National d’Histoire Naturelle, sur les espèces invasives.

MERCI DE PARTICIPER à ces regards et débats sur la biodiversité en postant vos commentaires et questions après cet article; les auteurs vous répondront.
 
Réponse de l’auteur aux internautes

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Regards sur une perruche

Romain Julliard ­­­

CERSP, 55 rue Buffon, Muséum National d’Histoire Naturelle, Paris.

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Mots clés : Perruche à collier, biogéographie, écologie, niche écologique, adaptation, dynamique, changements globaux, préservation de la biodiversité, invasions biologiques, relation Homme-Nature.

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La perruche à collier (Psitacula krameri), en expansion en Ile-de-France et ailleurs, est une de ces espèces qui deviennent cosmopolites à force d’introduction. Ornithologue amateur, ayant reçu une solide formation en écologie scientifique et aujourd’hui biologiste de la conservation, je suis amené à réfléchir sur cette espèce, à sa place et à ma relation à elle. Cette confrontation personnelle entre ces trois sensibilités a quelque chose de général qu’il me semble utile de partager ici.

(c) Frédéric Jiguet

Je me souviens précisément du jour où des perruches à collier sont apparues dans mon village, une commune typique du nord de l’Essonne. Un jour de septembre 2004, une demi-douzaine d’individus ont commencé à fréquenter les arbres les plus hauts de ce village de banlieue. Je pressentais bien qu’ils étaient les pionniers d’une installation pérenne. Après quelques semaines, l’observation devenait habituelle. Je me retrouvais ainsi soudainement et très directement confronté à une espèce exotique dans mon quotidien de naturaliste ornithologue. J’avais le sentiment qu’un changement irréversible venait d’arriver. Il y avait un avant, une avifaune locale vierge de perruche, et un après. Mon univers ne serait plus jamais le même. Aujourd’hui, mon malaise continue et je le trouve très semblable à celui causé par l’absence de certaines espèces qui ont complètement disparu de mon petit coin de chez moi : où sont passées les mésanges boréales qui devraient pourtant égailler cette ripisylve ? A nouveau, la marque indélébile d’un changement.

Personnellement, je n’ai pas besoin de justifier ce malaise par un argumentaire associé aux espèces invasives. D’abord, l’impact que pourrait avoir les perruches me paraît bien dérisoire dans mon environnement, qui rappelons-le correspond à une banlieue dortoir de la grande couronne parisienne : pas un mètre carré alentour n’a été remanié dix fois au cours des siècles et ce n’est pas près de changer. Qui pourrait prétendre mesurer un effet de la perruche distinct des autres changements en cours ? Pas moi ! Non, c’est bien la présence de la perruche, en tant qu’altération d’un passé que j’ai connu qui m’affecte. De la même façon, c’est l’absence de la mésange boréale et de son chant qui m’importe, et pas le rôle qu’elle pouvait jouer dans cet écosystème.

En tant qu’écologue, mon regard est tout autre et de fait presque opposé. Le terme écologie vient d’une racine grecque signifiant « science de la maison ». On pourrait dire aujourd’hui « science de la niche ». Une grande part de l’écologie vise en effet à comprendre les interactions entre une espèce et son environnement, tant vivant que physique et l’introduction d’espèces exotiques nous offre cette formidable opportunité d’étudier comment une espèce se construit sa niche dans un nouvel environnement.

Mon malaise de naturaliste se transforme en fascination d’écologue : que font ces perruches ? Quels sont leurs liens sociaux ? De quoi se nourrissent-elles ? Comment partagent-elles leur temps entre vie de groupe et territorialité de couple ? On peut rapidement voir que la perruche dépend étroitement de grands arbres pour nicher et d’une grande diversité d’espèces d’arbres pour se nourrir : platane, catalpa, érable ornementaux ou non… bourgeons, fleurs, akènes, toutes les études convergent pour souligner la dépendance de cette espèce à une diversité de ressources qui varient d’un mois à l’autre, mais sans interruption. Sous nos climats tempérés, on ne trouve ce cas de figure que quand un grand nombre d’arbres ornementaux sont présents, c’est-à-dire typiquement, dans les parcs urbains.

L’écologue voit donc avant tout une nouvelle espèce dans un nouvel environnement qui exploite, au petit bonheur semble-t-il, des ressources localement et temporairement abondantes sans vraiment les épuiser d’ailleurs. J’ai bien conscience d’aller à l’encontre de mon regard de naturaliste. D’une espèce qui n’a rien à faire là, je lui donne une place où au contraire, elle a tout à y faire : puisqu’elle prospère, la perruche occupe une niche disponible (ce n’est pas une démonstration, c’est une définition !).

La biologie de la conservation est une science qui participe au développement d’outils et de concepts pour répondre de façon cohérente aux attentes de la société pour ce qui concerne la biodiversité. On peut comparer son rôle pour le gestionnaire et la nature à celui de la recherche médicale pour les médecins et leurs patients. Trois objectifs majeurs structurent cette discipline : sauver la biodiversité menacée, concilier activités humaines et biodiversité de manière durable et s’assurer que les enjeux autour de la biodiversité sont partagés par le public.

Que devient la perruche dans cette grille de lecture ? Il ne s’agit plus seulement de considérer sa place dans une liste d’espèces autochtones, ou la niche écologique qu’elle occupe, mais aussi sa place dans la Cité. Il faut répondre aux trois questions en même temps : la perruche menace-t-elle/ favorise-t-elle la biodiversité ? La perruche altère-t-elle/ rend-elle des services écologiques ? La perruche est-elle un médiateur ou au contraire un facteur de confusion pour promouvoir les enjeux autour de la biodiversité ?

(c) Anne Teyssèdre

Mon regard dès lors, ne se porte plus sur la perruche, mais sur mes quelques milliers de voisins qui ont vu comme moi leur environnement envahi par un nouveau venu. Et là, pas besoin d’une longue enquête pour voir que l’intruse ne passe pas inaperçue! Tout le monde la voit, tout le monde en parle. Deux types de réactions dominent : « qu’est-ce que ça signifie ? » et, majoritairement, « une espèce de plus, c’est enrichissant ». Comme pour les naturalistes, le changement inquiète, mais le public fait en même temps preuve d’un bon sens qui m’interpelle : ces parc urbains, ces jardins privés n’ont après tout pas pour vocation première de sauvegarder la biodiversité mais d’offrir un peu d’espace de nature aux citadins. Et dans ce contexte, qu’une espèce aussi spectaculaire que la perruche s’y sente bien apparaît comme une valeur ajoutée. Je ne serais pas surpris que certains de mes voisins fassent de la perruche le petit plus qui égaie la promenade dominicale au même titre que donner du pain à des canards…

Le trouble est profond… le public peut-il se tromper à ce point ? Il se trouve qu’à peu près en même temps que la perruche, le pic noir a lui aussi colonisé les alentours de chez moi. Aux yeux des promeneurs, le pic noir devrait rencontrer le même succès que la perruche, et c’est seulement sa faible abondance et sa discrétion qui font qu’il passe inaperçu. Imaginons cependant, qu’à la place des perruches, ce soit le pic noir sur lequel mes voisins s’extasient. Personne n’y trouverait à redire, bien au contraire ! Mais ne nous leurrons pas, pour le promeneur, pic noir et perruche sont probablement appréciés pour les mêmes raisons : leur caractère spectaculaire et exotique dans ce coin de nature aménagé pour les humains. Pourquoi mon regard de naturaliste y décerne-t-il une différence qui fait que l’arrivée du pic noir est réjouissante et celle de la perruche inquiétante ? Pourtant l' »impact » du pic noir sur l’écosystème est autrement plus évident que celui de la perruche… Que dirait-on de la progression du pic noir si les premiers individus s’étaient échappés de captivité ? Et en quoi le pic noir est-il moins exotique que la perruche à collier dans ce parc périurbain ?

Et si le public avait raison d’apprécier cette perruche pour ce qu’elle représente d’une nature obstinée face à la volonté consciente ou inconsciente de notre société de vouloir la régenter selon des normes plus ou moins avouables. Après tout, ça fait un bout de temps que les ancêtres des perruches d’ici se sont échappés de leurs cages, de même que cela fait longtemps que les ancêtres des pics noirs ont quitté leurs vieilles forêts vosgiennes. J’envie presque le public de pouvoir porter ce regard sans a priori sur ce bel oiseau et pouvoir l’apprécier sans arrière-pensée.

Peut-on s’arrêter à cette opposition entre la nature des naturalistes et celles des promeneurs ? Pourquoi ne pas introduire dans le débat l’émerveillement de l’écologue et profiter de cet événement extraordinaire d’une espèce se créant une niche écologique pour se tourner vers l’avenir ? La biodiversité va être fortement chahutée dans les prochaines décennies. Le seul réchauffement climatique devrait conduire au renouvellement de la moitié des espèces en un point donné. Ce que vit la perruche à collier aujourd’hui, c’est ce que devra vivre une grande partie de la biodiversité demain. Ainsi, cet oiseau a quelque chose à nous apprendre sur les mécanismes de colonisation, mais surtout, il est aussi le signe optimiste que face à un environnement toujours plus perturbé, la nature sait trouver des solutions.

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Article édité par Anne Teyssèdre

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Réponse de l’auteur

(8 octobre 2010)

C’est finalement plus le côté urbain des perruches que leur côté exotique qui aura suscité un débat. Le récent intérêt d’écologues pour le milieu urbain apparaît pour plusieurs comme une dispersion de moyens et un renoncement à s’attaquer aux priorités de la conservation, motivés par l’attrait de financements faciles. Un internaute va jusqu’à parler d’écologie du désespoir pour caractériser cette tendance. Plusieurs collègues ont répondu à ces points de vue : la biodiversité est une question de société qui ne peut être traitée par les seuls conservationnistes ; les concepts et méthodes que nous utilisons collectivement pour gérer la nature ordinaire des villes sont les mêmes que ceux utilisés pour gérer une nature plus patrimoniale. En d’autres termes, nous agissons vis-à-vis du pigeon ou de la perruche avec la même intelligence que nous le faisons avec le loup ou la loutre. En éclairant nos relations à la nature ordinaire, l’écologie urbaine contribue à la conservation globale : c’est le « pigeon paradox » (Dunn et al 2006, Cons Biol 20 :1814).

D’autres regards alimenteront surement ce débat et je voudrais revenir sur l' »écologie de l’espoir » que j’ai si maladroitement introduite, surfant comme l’invite l’exercice, sur les commentaires des internautes. La décennie 2000-2010 aura vu les thèmes de la biodiversité formidablement progresser dans la société, des individus aux décideurs, en passant par toutes sortes d’acteurs, collectivités et entreprises notamment. Les conservationnistes de tous bords peuvent s’en féliciter. Mais le discours n’a guère évolué : l’érosion de la biodiversité est toujours à l’œuvre sans ralentissement significatif et la principale argumentation donne dans le registre misérabiliste : les acteurs de la conservation manquent de moyens. Ce discours va vite devenir démobilisateur si nous ne l’accompagnons pas de raisons d’espérer.

Cela passe sans doute par un débat franco-français entre scientifiques concernés, en évitant autant que possible une approche manichéenne entre anciens et modernes (mea culpa). Ce débat commence à exister sur les services écosystémiques, la place des espèces exotiques pourrait en être un autre. Mais il ne faut pas perdre de vue nos handicaps : nous sommes une toute petite communauté débordée par les enjeux et il est bien difficile de faire vivre ce débat ou d’importer les débats bien plus matures d’Amérique du Nord notamment. Surtout, nous souffrons en France d’un dramatique manque de partage d’expérience entre scientifiques et gestionnaires, et sur ce point là, de mon point de vue, pas grand-chose de bouge dans la bonne direction.

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