La Société Française d’Ecologie (SFE) vous propose  ce regard sur un programme de recherche financé par la Région Nord pas de Calais. Il s’agit du premier « Regard opinion » publié. Il ne s’agit pas seulement de la présentation de résultats scientifiques.

MERCI DE PARTICIPER à ces regards et débats sur la biodiversité en postant vos commentaires et questions sur les forums de discussion qui suivent les articles; les auteurs vous répondront.

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Des préoccupations d’une direction de l’Environnement à une politique de recherche en faveur de la biodiversité en région Nord-Pas-de-Calais

Par Marion Veyrières(1), Yves Piquot(2) et Jean-François Silvain(3)

1 : Chef de projet, Direction de l’Environnement (DENV), Région Nord-Pas-de-Calais, Lille
2 : Maître de conférences, CNRS, Université de Lille – Sciences et Technologies,
UMR 8198 Evo-Eco-Paleo, F 59655 Villeneuve d’Ascq, France
3 : Président de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB), Paris, France

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Mots clés : Biodiversité, collectivité locale, politique régionale de la recherche, gouvernance, étude multi-échelle, relation homme-société, valorisation de la recherche.

Introduction

Le Nord-Pas de Calais apparaît comme un territoire extrêmement anthropisé, profondément marqué par une histoire agricole et industrielle ancienne et par l’exploitation du charbon dès le 18ème siècle. Parcourue par un réseau routier parmi les plus denses d’Europe, et accueillant 4 millions d’habitants soit une densité de plus de 300 habitants/km2 (pour une moyenne nationale de 118 habitants/km2), la région ne laisse guère de place aux espaces naturels. Pour faire face à cette situation environnementale particulièrement dégradée, et parce qu’elle abrite néanmoins encore une dizaine d’écopaysages d’intérêt écologique majeurs : pelouses calcaires, zones humides, estuaires, dunes, etc. la Région Nord-Pas de Calais a très vite mis en place une politique environnementale ambitieuse, diversifiée, qui s’est révélée pionnière dans plusieurs domaines d’intervention (création du premier des 17 parcs naturels régionaux de France de la décennie 1967-1977, adoption de contrats de corridors écologiques dès 1995 et en 2006, le premier schéma régional Trame verte et bleue).

Cette politique s’appuie sur les compétences d’un large panel d’acteurs régionaux que le Conseil régional a contribué à renforcer et à structurer autour de projets collaboratifs d’envergure. L’effort financier de la Région en faveur de l’environnement s’élevait en 2015 à 24,2 millions d’euros (soit 1% du budget de la Région) dont 7,7 millions consacrés à la biodiversité.

Après plusieurs années d’exercice, la Région a ressenti le besoin de mobiliser les acteurs de la recherche afin d’approfondir cette politique et de répondre à des questions émergentes. Il lui est apparu essentiel de susciter et soutenir des travaux de recherche à caractère technique, écologique et/ou socio-économique, ancrée sur des cas concrets et associant étroitement des équipes de recherche avec des collectivités, des entreprises, des associations, des bailleurs ou des habitants. Ceci s’est traduit par des soutiens spécifiques à la recherche sur des thématiques comme Santé Environnement, Sites et sols pollués, Lutte contre le changement climatique et depuis 2009, l’étude et la conservation de la Biodiversité.

Cette politique « Recherche Biodiversité » a pour objectif d’asseoir sur des bases scientifiques solides les actions de la Région et des autres acteurs régionaux de la protection, de la gestion et de la valorisation de la biodiversité. Elle repose sur le principe d’une association entre une équipe de recherche et des acteurs régionaux et a permis de financer 35 projets de recherche dont les premiers sont aujourd’hui arrivés à leur terme.

Nous proposons dans le présent Regard, de revenir sur les différentes étapes de cette démarche d’appropriation d’une compétence « Recherche Biodiversité » par la direction de l’environnement du Conseil régional Nord – Pas de Calais. Dans la perspective d’un premier bilan, fort de cette mobilisation humaine et financière exceptionnelle, nous cherchons à évaluer si les projets retenus ont répondu aux attentes initiales de la collectivité et s’ils ouvrent d’autres perspectives à la fois pour la collectivité et pour le monde de la recherche.

1. Mise en œuvre d’une politique de recherche sur la biodiversité

En 2008, sous l’impulsion du Vice-Président en charge de l’Environnement et de l’Aménagement du Territoire, la direction de l’environnement a pris l’initiative de lancer une politique de recherche spécifiquement dédiée à la biodiversité. Cette appropriation d’une compétence recherche par une « direction opérationnelle » s’est traduite par (1) l’identification de trois axes de recherche prioritaire, (2) le soutien à la construction d’un groupement d’intérêt scientifique (GIS) « biodiversité », (3) le lancement de 5 appels à projets « biodiversité » successifs en partenariat avec la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB) et Richard Raymond (chercheur au CNRS), (4) l’organisation de deux colloques de présentation des projets de recherche financés. Et à partir de 2013, cette politique a fortement contribué au lancement d’un Collectif d’Experts Régionaux sur le CLimat et son Evolution (CERCLE).

1.1. La construction des questions de recherche

Trois axes de recherche constituent la colonne vertébrale du projet scientifique de la Région. Sur des propositions de la direction de l’environnement, un collectif rassemblant des chercheurs de différentes disciplines et l’essentiel des acteurs impliqués dans l’étude et la conservation de la biodiversité, a permis d’identifier les axes fondateurs du projet dans un esprit de conciliation entre le besoin de la collectivité et le souci d’excellence de la recherche scientifique. L’association entre les sciences écologiques et les sciences humaines et sociales est apparue comme une évidence et a conduit le collectif à ouvrir un axe de recherche dédié. Ces axes ont ensuite fait l’objet d’une discussion avec la FRB et ont évolué entre 2010 et 2014.

Les trois axes de recherche portent sur (1) le fonctionnement des systèmes écologiques dans une région très anthropisée (2) les outils permettant de restaurer la biodiversité et le fonctionnement des milieux, de maintenir et renforcer les services écosystémiques, (3) les facteurs sociaux et économiques nécessaires à la mise en œuvre de ces outils. Chacun de ces axes était développé sous la forme de questions.

La finalité affichée était et est toujours :
• d’anticiper les évolutions à venir,
• de renforcer les connaissances pour élaborer des outils adaptés à différentes catégories d’acteurs du Nord-Pas de Calais,
• de valoriser les résultats des recherches sur tout le territoire afin de faciliter une appropriation des enjeux liés à la biodiversité, de lever des verrous, de diversifier et d’améliorer les actions menées en région pour réduire les impacts négatifs des activités humaines (fragmentation, pollution, destruction, changement climatique etc.) sur la biodiversité et faciliter sa préservation.

1.2. La mise en œuvre

Pour la mise en œuvre de sa politique de recherche, la direction de l’environnement s’est associée à la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB). Sur les axes préalablement définis et discutés ensemble, elles ont lancé un premier appel à projet en 2010, suivi par quatre autres appels en 2011, 2012, 2014 et 2015, pour susciter et financer des projets de recherche localisés en Nord – Pas de Calais, portés par un ou plusieurs laboratoires associés à des acteurs régionaux (associations, structures de connaissance, collectivités, gestionnaires et entreprises). Le partenariat avec la FRB visait à mettre en perspective la démarche régionale au regard d’autres expériences françaises ou européennes ; à donner une portée nationale aux appels à projets régionaux en promouvant les liens entre acteurs régionaux et hors région, et en valorisant au niveau national les projets de recherche retenus. Sur le plan opérationnel, la FRB apportait ses compétences en matière de gestion d’appels à projets de recherche et, autour de son conseil scientifique, ses réseaux d’experts scientifiques pour contribuer à l’évaluation des propositions de recherche.
Pour la FRB, le fait que l’ensemble de la communauté scientifique nationale soit invitée à répondre aux appels à projets de la Région Nord-Pas de Calais, dans le respect des critères d’éligibilités des projets, a été un élément déterminant de son engagement initial.

En parallèle, le groupe qui s’était constitué pour élaborer les axes de recherche s’est pérennisé sous la forme d’un Groupement d’Intérêt Scientifique de chercheurs et d’acteurs scientifiques de la conservation de la biodiversité (GIS Biodiversité Nord-Pas de Calais). Ce GIS a été inauguré en 2011 et regroupe aujourd’hui 11 laboratoires et 5 structures de connaissance (Conservatoire Botanique National de Bailleul, Conservatoire d’Espaces Naturels du Nord et du Pas de Calais, Conservatoire du Littoral, Groupe Ornithologique et Naturaliste du Nord, Observatoire de la Biodiversité). Il s’est donné comme missions de (1) favoriser des collaborations durables entre équipes de recherche et acteurs socio-économiques ou gestionnaires, (2) construire des projets de recherche finalisée en Nord-Pas de Calais sur des problématiques définies par le GIS et la direction de l’environnement du Conseil régional, (3) capitaliser et diffuser les résultats des recherches en matière de biodiversité faites en Nord-Pas de Calais ou applicables en Nord-Pas de Calais et faciliter leur prise en compte par les gestionnaires et politiques.

Le GIS a accompagné l’ensemble de la démarche d’appel à projets de recherche « Biodiversité ». Il a notamment facilité le rapprochement entre laboratoires et entre équipes de recherche et partenaires régionaux.

Pour l’évaluation des candidatures, une commission composée pour moitié de chercheurs (membres du conseil scientifique de la FRB et du LADYSS pour la partie sciences humaines et sociales) garants de la qualité scientifique des projets et pour moitié des directeurs et chefs de projets de la direction de l’environnement garants de leur valeur opérationnelle, a évalué les projets. La décision définitive de financement revenait aux élus du Conseil régional avec plus particulièrement la mobilisation du Vice-Président en charge de l’Environnement et de l’Aménagement du Territoire.

1.3. Les résultats

Pour les 4 premiers appels, 33 projets 1 ont été financés par la Région Nord-Pas de Calais pour un effort financier global de 3,86 millions d’euros (l’appel 2015 est en cours). Ces projets mobilisent 100 partenaires : 15 laboratoires régionaux, 36 laboratoires extra-régionaux et 49 partenaires non académiques. Parallèlement aux appels à projets, le GIS a initié et porte deux projets collaboratifs, qui sont également financés par la Région (direction de la Recherche) pour un montant de 208 k€. Globalement, c’est donc un budget de plus de 4 millions d’euros pour 35 projets. Les aides accordées (avec un plafond de 150 k€) autorisent le financement de thèses et de post-doctorats et la conduite d’opérations de recherche ambitieuses.

Les résultats des deux premiers appels à projets sont éloquents. Une analyse rapide sur 12 des 18 projets de recherche retenus et financés met en évidence la réalisation de 6 thèses de doctorat, la publication de 57 articles scientifiques, 72 communications ; et au-delà de la valorisation académique, la réalisation de 12 documents de synthèse, 3 bases de données, la participations à 15 conférences, 13 visites de site, la réalisation d’outils cartographiques, progiciel ou fascicule, la publication de 16 articles de presse (ou interview radiophonique), l’édition de préconisations en matière de recherche bien sûr, mais aussi en matière de politiques publiques ou en matière de gestion écologique de site (dont un document de gestion d’un site Natura 2000 par exemple) traduisent la valeur opérationnelle de l’action.

 

Paysage et biodiversité des délaissés et accotements infrastructurels de l’eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai (PIRVE), © S.Ehrmann

Paysage et biodiversité des délaissés et accotements infrastructurels de l’eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai (PIRVE), © S.Ehrmann

 

2. Le débat : premier bilan de la politique « Recherche Biodiversité »

La prise de conscience de l’érosion de la biodiversité, de la destruction, détérioration et fragmentation des habitats s’est accrue ces dernières années ; protéger, mieux gérer et valoriser la biodiversité fait désormais consensus. Parce que de nombreuses questions restent néanmoins en suspens, la Région cherche à construire et proposer des éléments de réponse scientifique et technique qui permettront une meilleure prise en compte de la biodiversité par l’ensemble des acteurs du Nord-Pas de Calais. La politique « Recherche Biodiversité » a-t-elle répondu aux attentes des chercheurs, des différents acteurs de la conservation de la biodiversité, des collectivités et en particulier du Conseil régional ?

2.1. D’un point de vue scientifique, quelles sont les contributions de cette politique ?

Pour reprendre les propos de Denis Chartier « la biologie de la conservation est une discipline qui doit dépasser le diagnostic fait par les écologues pour s’intéresser à tous les processus d’interaction entre société et nature » (Chartier 2014). C’est pourquoi, le souhait d’une recherche transcendant les disciplines constituait le cœur du projet, l’objet d’étude étant clairement celui des socio-écosystèmes. Il est aujourd’hui difficile d’envisager l’écologie sans intégrer des effets “bottom-up“, c’est à dire comment la population va percevoir les mesures régionales en faveur de la biodiversité, l’acceptation sociale étant une condition sine qua none à la réussite des actions de conservation. De la même manière, l’écologie ne peut plus s’envisager sans intégrer les effets “top-down“, la décision politique constituant un facteur déterminant dans l’évolution des écosystèmes.

Les appels à projets ont été extrêmement incitatifs et ont contribué à tisser des liens entre les sciences humaines et sociales et les disciplines de l’écologie scientifique. Cette coopération reste néanmoins minoritaire sur l’ensemble des projets retenus. Elle s’illustre à travers plusieurs programmes de recherche. Le projet Union Biodiv1 par exemple, repose sur deux thèses, l’une en sociologie, l’autre en écologie. Il s’appuie notamment sur l’élaboration d’un état des lieux participatif des espaces de nature, exercice collectif rassemblant des personnes aux statuts très variés (de l’habitant au responsable associatif, représentant de collectivité ou aménageur) et un état des lieux écologique par les chercheurs. Les travaux ont témoigné que la mise en correspondance des deux approches était originale, stimulante … et pas si simple. Elle incite à dépasser l’opposition traditionnelle entre expert et profane pour révéler des contradictions à l’échelle individuelle et souligner une double crise de la biodiversité tant en ce qui concerne la fonctionnalité des écosystèmes qu’en ce qui concerne les usages sociaux de la biodiversité. Plus récemment, le projet Castor1 illustre également cette démarche de transdisciplinarité en proposant de combiner les facteurs écologiques et les facteurs sociaux, tous évolutifs, pour dessiner les cartes des corridors écologiques qui décrivent la connectivité fonctionnelle des rivières au profit du castor. Ce travail s’appuie sur une collaboration étroite entre écologues, géographes et sociologues.

La diversité des projets et des thèmes abordés reflète bien les préoccupations de la recherche nationale et internationale, telles que peuvent le montrer les exercices de prospectives de la FRB. Parmi les thèmes abordés, on y retrouve en effet l’impact des changements globaux sur la biodiversité, l’estimation des valeurs de la biodiversité, l’analyse des services que l’Homme en retire et l’évaluation du concept même de service, ou encore l’évaluation de l’état et du fonctionnement des écosystèmes, etc. Des éléments d’originalité ou de spécificité régionale apparaissent toutefois, notamment dans l’accent mis sur l’étude des continuités écologiques, les préoccupations relatives aux milieux urbains et semi-urbains, et plus généralement les milieux très anthropisés et les milieux humides. La question de la restauration des habitats pollués reste prégnante et plus récemment, la question des relations homme-nature, et plus spécifiquement homme-animaux a fait l’objet de projets qui à la fois répondent à des besoins locaux et dans le même temps s’inscrivent dans les priorités actuelles de la recherche en biologie de la conservation.

L’évaluation des projets s’est faite également avec la volonté marquée de permettre l’installation de jeunes équipes de recherche ou l’appropriation de nouveaux thèmes de recherche par les laboratoires. Les appels à projets ont constitué pour de jeunes chercheurs nouvellement intégrés dans les laboratoires un premier financement, étape souvent délicate dans la carrière d’un chercheur. Il s’agissait là d’une prise de risque assumée pour des projets souvent originaux et qui n’auraient pas trouvé d’issue dans les appels à projets nationaux du type ANR ou dans les appels européens. L’appel à projets a permis de lancer des programmes de recherche qui s’inscrivent aujourd’hui dans la durée, alimentés par d’autres sources de financement régionaux, nationaux ou européens.

2.2. L’association chercheurs-acteurs régionaux est-elle à bénéfice réciproque ?

L’obligation faite aux candidats de s’engager dans un partenariat entre une ou plusieurs équipes de recherche et un ou plusieurs partenaires non académiques a renforcé le caractère opérationnel des projets. Une cinquantaine de structures de statuts variés se sont ainsi impliquées dans les 33 projets financés. On y trouve 14 collectivités, 13 associations, 8 entreprises ou associations professionnelles, 6 espaces protégés (dont les 3 Parcs Naturels Régionaux), 4 conservatoires, 2 agences et 2 bureaux d’études. Mais le partenariat avec la FRB a aussi convaincu la direction de l’environnement du Conseil régional de financer des projets de recherche plus fondamentaux et d’accepter ainsi une sorte de graduation entre recherche fondamentale et recherche appliquée. Cette graduation se manifeste dans une plus ou moins grande association entre chercheurs et partenaires non académiques. Ainsi, les 33 projets financés reflètent une grande diversité de recherches, avec :

(1) des projets très opérationnels. Par exemple, les projets AgriCoBio1, Priofish1 peuvent être considérés comme relevant de la recherche-action : ils s’appuient fortement sur les contributions et les pratiques respectivement d’un agriculteur ou de pêcheurs. Ces derniers ont été parties prenantes dès le début du projet, dans les différentes étapes clés, et participent aux relevés et expérimentations. Ces partenaires s’inscrivent dans des démarches d’expérimentation et d’observation à long terme. Enfin, les résultats ont pu être présentés à d’autres agriculteurs et pêcheurs et discutés,
(2) des projets plus fondamentaux comme les travaux de modélisation des effets du changement climatique sur les poissons ou sur la flore terrestre (projets Biodimar1 et RétroScen1) qui n’ont pas associé d’acteurs régionaux au-delà des structures de connaissance responsables de bases de données comme le conservatoire botanique national de Bailleul. Leurs résultats sont néanmoins repris et ont été valorisés par la Région lors de conférences (Conférences et rapport du CERCLE en 2013 et 2015).
(3) Entre deux, des projets de production de connaissances sans objectifs opérationnels affichés tels que la production de bases de données, de cartographie, d’outils techniques potentiellement transférables aux gestionnaires. C’est le cas du projet Isyflor1 de création d’une base de données, outil de connaissance pure sans finalité opérationnelle directe, mais qui sera le support indispensable de travaux ultérieurs. De même, un projet comme Macrofone1 s’est construit et déroulé avec des chercheurs, mais a abouti à un fascicule et un travail de cartographie largement diffusés à différentes catégories de gestionnaires du littoral : ports, collectivités, associations, entreprises.

Programme MACROFONE. Prélèvement de communautés macrobenthiques à Gravelines © C.Luczak

Programme MACROFONE. Prélèvement de communautés macrobenthiques à Gravelines © C.Luczak

2.3. Quels enseignements des 6 années de la politique régionale de la recherche en Biodiversité ?

Initialement, l’appel à projets se voulait assez appliqué avec des questions du type : « Comment la qualité des milieux peut-elle favoriser la production agricole et aquacole dans les territoires du Nord-Pas de Calais ? Comment concevoir et expérimenter des méthodes favorisant la recolonisation écologique rapide de ces milieux ? Quelles sont les conditions minimales et suffisantes nécessaires au renforcement et à la création du réseau écologique ? Quelle biodiversité régionale pour satisfaire les besoins d’aujourd’hui et de demain (économie, santé, ressource en eau…) ? ».
Les objectifs, à terme, étaient de concevoir des outils ou dispositifs juridiques, financiers, institutionnels, économiques ou sociaux en direction des acteurs du territoire, pour aménager les différents espaces (urbains, agricoles, sites pollués), mesurer le fonctionnement et l’efficacité de la trame verte et bleue régionale, sensibiliser et former les aménageurs, etc.

Eu égard au temps de valorisation des résultats de la recherche, il est encore délicat de tirer des conclusions sur les sorties sociétales de la politique recherche de la Région. Si certaines attentes en matière de transferts de connaissances peuvent apparaître décevantes ou frustrantes pour la collectivité ou les partenaires régionaux, on retrouve, en Nord-Pas de Calais des difficultés « universelles » propres à la relation sciences – société et plus spécifiquement sciences – politique. Ces difficultés peuvent être déclinées en quatre points :

(1) La difficulté d’apporter une réponse simple . Par exemple, « le réchauffement du climat a-t-il un impact sur la biodiversité régionale ? » peut générer des réponses très complexes, partielles et surtout (et c’est la vocation du chercheur), des questions nouvelles (processus d’engrenage). Il est souvent difficile de rendre compte de la complexité des phénomènes et des incertitudes inhérentes à certaines approches telles que la scénarisation des conséquences des phénomènes climatiques. En effet, l’avancée de la science, notamment dans le champ de la modélisation et de l’élaboration de scénarios du futur de la biodiversité, au travers de la complexification des modèles et la prise en compte d’un nombre croissant de facteurs, a conduit à passer de réponses relativement univoques, susceptibles d’être prises en compte de manière simple par les décideurs, à des réponses complexes, souvent difficiles à décliner à une échelle spatiale pertinente, et donc relativement déstabilisatrices pour le décideur. Comme le disait récemment B. Chevassus-au-Louis3, “les scientifiques vont continuer à agrandir l’espace de l’incertitude“ (Chevassus-au-Louis 2015), une perspective déroutante pour le décideur même si l’expérience de la FRB, au travers des travaux de son Conseil d’Orientation Stratégique et des échanges entre ce COS et son Conseil scientifique montre qu’en prenant le temps d’expliciter pourquoi il est difficile à la science de répondre simplement, on peut être écouté par des acteurs eux-mêmes confrontés à des environnement socio-économiques aux évolutions incertaines.

(2) L’échelle temporelle de la recherche n’est pas celle de la décision politique. Certaines des questions posées par la collectivité ou ses partenaires ne peuvent et ne pourront être abordées (ou résolues) qu’à travers d’études écologiques à long terme qui ne s’inscrivent pas dans le pas de temps de l’action politique ou de l’action de terrain. C’est le cas, la encore, de la question des effets du changement climatique sur la biodiversité. Ainsi, cette question fut posée aux chercheurs du GIS par les observatoires climat et biodiversité du Nord-Pas de Calais. Plusieurs réunions n’ont pas permis d’aboutir à une réponse suffisamment simple et intelligible pour une communication auprès du grand public. Cette même question a été développée dans la démarche CERCLE (cf. rapport 2015) qui permettait de dresser un état des connaissances et d’entrer davantage dans la complexité des phénomènes observés ou modélisés. Cette démarche s’est appuyée fortement sur des projets financés dans le cadre des appels à projets qui ont développé des approches diachroniques (projet RétroScen1) ou de modélisation (projet Biodimar1) de l’évolution des aires de distribution et qui apportent ou apporteront des éléments de réponses aux élus. Ces recherches ne peuvent s’inscrire que dans le (très) long terme avec la nécessité d’outils d’accompagnement adaptés.
Ainsi, le format des projets (3 ans) ne pouvaient apporter que des réponses partielles à une question telle que « Mesurer le fonctionnement et l’efficacité de la trame verte et bleue régionale », ou constituer (dans le meilleur des cas) le point de départ d’un programme de recherche plus pérenne et élargi à un plus grand nombre de partenaires (selon le modèle des zones ateliers du CNRS par exemple).

(3) Les difficultés liées au changement d’échelle spatiale dans la démarche scientifique. De nombreux processus écologiques liés au changement global et, au sein de celui-ci au changement climatique, vont générer des patrons, des questionnements et des éléments de réponse-action qui seront ou clairs ou pertinents à une certaine échelle spatiale, continentale par exemple, mais ne seront pas directement déclinables ou pertinents à l’échelle géographique réduite d’une région comme Nord-Pas de Calais. C’est là aussi un élément qu’il faut expliciter auprès des acteurs locaux car il sous-entend des travaux de recherche complémentaires.

(4) La difficulté de concilier la demande de la collectivité et les contraintes inhérentes au métier de la recherche. Trouver un équilibre entre l’excellence scientifique (production scientifique internationale obligatoire pour le chercheur) et une nécessaire valorisation régionale et à l’échelle de chaque territoire d’action des connaissances acquises par chaque projet reste un défi, voire une gageure et nécessite à la fois une acculturation des élus et des collectivités sur le fonctionnement de la recherche mais également de la part des tutelles nationales de la recherche la capacité de saisir, d’encourager et de valoriser les initiatives régionales en matière de recherche. Sur ce dernier point, on soulignera le rapprochement avec le CNRS-INEE4 , qui présent lors de la dernière conférence à travers sa directrice adjointe scientifique en charge des outils et infrastructures, a assuré à la collectivité son appui concernant les futurs projets scientifiques de la région. On soulignera également la participation active de scientifiques nationaux de renoms dans la dynamique de l’appel à projet, et plus récemment la présentation de la démarche au COS de la FRB.

Les travaux scientifiques pourront constituer un outil d’aide à la décision, mais la perception par l’élu du travail du chercheur reste entachée d’un doute résultant d’une confusion entre l’écologie politique et la recherche en écologie5 . La politique « Recherche Biodiversité » traduit donc à la fois la confiance de la collectivité vis à vis du monde de la recherche et un outil de rapprochement entre la recherche et les élus et autres partenaires ; il reste à la charge des chercheurs d’être capables de relever ce défi et de développer et entretenir des liens avec les partenaires non-académiques en restant fermement en situation, pour reprendre le Regard d’A. Coreau en 2014, de “garants des connaissances“, sans se priver d’être aussi, si nécessaire, “gardiens des principes“.

Ce défi semble relevé pour les projets de recherche-action, certaines communes sont aujourd’hui convaincues de la nécessité d’une interaction avec la recherche : c’est le cas de la commune de Grande-Synthe (capitale française de la biodiversité en 2010) qui a accueilli sur son territoire plusieurs équipes de chercheurs dans le cadre du programme Cuba1 relatif à l’étude des interactions positives /négatives entre corridors écologiques, de la commune de Mortagne-du-Nord sur le programme OrDyNord1 visant à l’amélioration des connaissances sur l’origine et le fonctionnement des communautés de pelouses calaminaires (cf. Regard n°62, 2014), ou des aménageurs de la zone de l’Union sur les communes de Roubaix, Tourcoing, Wattrelos sur le projet UNION-Biodiv1 visant le développement des connaissances et des méthodes de diagnostic et de caractérisation de la biodiversité pour des habitats en reconversion.

Programme OrDyNord. Etude des pelouses calaminaires. © G.Billon

Programme OrDyNord. Etude des pelouses calaminaires. © G.Billon

Conclusion : contraintes et opportunismes ?

En quoi répondre à un tel appel à projet peut-il être considéré comme une démarche opportuniste du chercheur ? Est-ce compatible avec son libre-choix scientifique ? En réalité, nombre de chercheurs étaient déjà fortement impliqués dans des programmes de recherche appliqués au territoire régional. La région Nord-Pas de Calais constitue de fait un laboratoire de recherche original à la fois par la diversité des pressions anthropiques qui s’exercent sur la biodiversité mais aussi par la diversité des habitats naturels, semi-naturels et anthropiques (Hautekèete et al. 2015) qui composent le paysage régional. Par ailleurs, les patrons de changements de biodiversité sont fortement affectés par des processus dépendant de l’échelle d’observation (Ellis et al., 2012). Si les processus à l’origine des changements planétaires sont bien connus, les processus qui conditionnent les changements de diversité à une échelle régionale restent à identifier. Il est essentiel aujourd’hui de combiner différentes échelles d’étude du local au global pour une meilleure compréhension des phénomènes de changement de biodiversité. En cela, l’appel à projet de la Région a permis à la fois de conforter les chercheurs dans le choix du cadre régional en élargissant le cadre des collaborations aux partenaires nationaux et d’offrir à la communauté scientifique un atelier de recherche de premier ordre pour l’étude des processus multi-échelles de changement de biodiversité.
Le bilan de la politique régionale du Nord-Pas de Calais en faveur de la recherche en biodiversité est donc extrêmement encourageant, tant pour la collectivité et les acteurs de la conservation de la biodiversité que pour les chercheurs. Cette politique a contribué à impulser une dynamique de recherche en Biodiversité et à pérenniser un réseau régional de chercheurs et d’acteurs de la connaissance naturaliste renforcé par un large panel de collaborateurs nationaux ; réseau aujourd’hui suffisamment solide pour faire face aux défis tels que l’élargissement des régions, les changements de politique régionale.

1 Le livret de présentation des 35 projets est téléchargeable : http://www.nordpasdecalais.fr/jcms/c_5192/biodiversite ou encore http://www.fondationbiodiversite.fr/fr/recherche/appels-a-projets/en-cours.html

2 http://www.fondationbiodiversite.fr/fr/recherche/appels-a-projets/en-cours.html ou le livret de présentation des 35 projets

3 Journées FRB – 1er et 2 octobre 2015 : Deuxièmes rencontres IPBES-GIEC et Premiers résultats du programme « modélisation et scénarios de la biodiversité » de la FRB. Paris. (http://www.fondationbiodiversite.fr/fr/fondation/evenements/evenements-frb/les-scenarios-de-la-biodiversite-a-l-heure-du-changement-climatique.html).

4 CNRS-INEE : Institut Ecologie et Environnement du CNRS

5 Anecdote lors d’une demande de subvention au profit du colloque Ecology 2014 qui a réuni plus de 1200 chercheurs à Lille : réaction d’un conseiller régional « le conseil régional ne finance pas les partis politiques ».


 

Bibliographie :

Chartier D., 2014. Écologie politique et préservation de la biodiversité. Ed. UVED (http://www.canal-u.tv:80/video/canal_uved/ecologie_politique_et_preservation_de_la_biodiversite.18317)
Ellis E.C., Antill E.C. and Kreft H., 2012. All is not loss: plant biodiversity in the Anthropocene. PLoS ONE 7 : 1–9
Hautekeete N.-C. et al., 2015. Habitat type shapes long-term plant biodiversity budgets in two densely populated regions in north-western Europe. Diversity and Distributions 21 : 631–642
Le changement climatique : des impacts régionaux aux pistes d’adaptation, du Nord-Pas de Calais à l’Eurorégion. Actes des conférences du CERCLE, Collectif d’Expertise Régionale sur le Climat et son Evolution. 262 pages. 2015. Rapport téléchargeable : www.nordpasdecalais.fr/rapport-cercle
Et ces regards en ligne sur cette plateforme SFE :
Lemoine G. et M. Pauwels, 2014 : Les pelouses calaminaires du Nord – Pas de Calais, Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°62, 26 novembre 2014.
Audrey Coreau, 2014 : Les stratégies d’expertise des écologues, Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°58, 27 juin 2014.

Le texte de ce regard est sous licence Creative Commons by-sa 4.0.

Article édité et mis en ligne par Julie Deter.

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