La Société Française d’Ecologie (SFE) vous propose  ce second « regard opinion » sur l’état des côtes Méditerranéennes Françaises.

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Méditerranée: Pourquoi tout n’est pas perdu !

 

Par Pierre Boissery(1) et Florian Holon(2)

1 : expert eaux côtières et littoral méditerranéen, Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse, Marseille (France)
2 : docteur en écologie marine et co-gérant d’Andromède Océanologie, Carnon (France)

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Mots clés : Méditerranée; qualité de l’eau; écologie marine; état de santé; mer; littoral; DCSMM.

coralligène

Coralligène de Méditerranée, Tavolara, Sardaigne ©Andromède océanologie

Introduction

Depuis son origine, la mer Méditerranée fait l’objet de toutes les attentions. En effet, elle est la mer de l’intérieur qui relie les pays riverains, la mère nourricière mais aussi celle qui fait rêver avec ses contes et ses légendes.

Considérée comme un point chaud (« hot spot ») de biodiversité regroupant 18 % d’espèces animales et végétales mondiale sur une superficie totale pourtant faible de 0,8 % de la surface des mers et des océans du monde, la Méditerranée est une mer fragile et sous pressions, voire proche du « burn out » (1). La Méditerranée, Notre Méditerranée, est au bord de l’implosion, à un point de non-retour. Elle est proche de sa fin … Ce message, nous l’avons déjà entendu, rappelez-vous, c’était au début des années 80, il y a plus de 35 ans.

1. L’apocalypse des années 80, morceaux choisis

« La mer se meurt, la mer est morte. Les rejets dans le milieu portent chaque année sur 1 106 tonnes d’hydrocarbures, 60 106  tonnes de détergents, 100 106 tonnes de mercure…, la faune et la flore n’en peuvent plus, le plongeur est terrifié parce qu’il voit les fonds marins profonds exposés est et sud-est brulés par le courant ligure. Il n’y a aucune épuration et des millions de m3 d’eaux usées nauséabondes arrivent à la mer. Les fonds sont couverts de déchets de toutes sortes. Les dégâts sont faits et pour longtemps. Le langage des autorités n’est pas clair, il faut rendre la vie à la Méditerranée. Il y a de moins en moins de poissons et de pêcheurs, le poisson est pourri ou presque quand on le pêche. La végétation a disparu. Il n’y a plus de moules ni d’huitres. Il y a de la vase, de l’eau trouble. L’homme a fait le vide. Nous savons ce qu’il ne faut pas faire, pourtant nous faisons le contraire. Les normes ne sont globalement pas fiables, c’est le problème. Si cela continue, il n’y aura plus rien au fond. Les promoteurs immobiliers profitent de la situation. Le problème est pris trop tard, c’est criminel. Les rassurants communiqués officiels masquent la réalité ! Il faut proclamer l’état d’urgence ! »(2).

Plongeur au droit du rejet d’eaux usées de Cap Sicié, 1988. Le premier plan montre un tapis d’algues filamenteuses soulevées par le plongeur pour prélever le sédiment marin du fond. © Institut Océanographique Ricard

Plongeur au droit du rejet d’eaux usées de Cap Sicié, 1988. Le premier plan montre un tapis d’algues filamenteuses soulevées par le plongeur pour prélever le sédiment marin du fond. © Institut Océanographique Ricard

Près de 15% de baigneurs ont des ennuis de santé. Le nombre de salmonelloses est évalué à 300 000 cas par an. La pollution est due à 75% aux rejets sur le littoral par les égouts et les émissaires urbains (2).

En décembre 1975, au siège des nations Unis à New York, le commandant Cousteau déclare : « Si la tendance actuelle se poursuit, seules les bactéries porteuses de maladies pourront survivre en Méditerranée. La dimension du désastre qui nous menace dans quelques décennies est difficile à imaginer » (2).

De nombreuses rivières côtières sont rayées des cartes. Le processus est simple : on pollue, ensuite on déclare que le cours d’eau est trop pollué pour être récupérable et on donne l’autorisation officielle de s’en servir comme égout. « La Méditerranée est plus profondément affectée par une autre peste à savoir la pollution chimique des fausses rivières comme l’Huveaune et des égouts venus directement des usines » (3).

On ose à peine imaginer la situation. « Se baigner dans la mer équivaut à se rendre malade. Les autorités, en charge de notre protection et garantes de notre sécurité le savent. Elles ne disent pas la vérité. Elles ignorent même la réalité. Elles sont responsables » (3).

« Ce n’est plus la Méditerranée qui pue, mais bien souvent la Méditerranée qui brûle »(2).

Ce constat sans concession est celui de la communauté scientifique, des usagers et des acteurs du littoral. A l’échéance des années 2000, il n’y aura plus de vie en Méditerranée … Au mieux la mer sera devenue un cloaque, insalubre, porteur de maladie et de mort.

2.Malade, convalescente, en bonne santé? Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Dresser un bilan de l’état de santé des eaux côtières françaises en 2016 n’est pas un exercice facile. Il faut faire des choix dans la prise en compte des informations et parfois les interpréter avec la connaissance du moment, malgré les lacunes et les incompréhensions. Pour autant, en 35 ans, de nombreux efforts ont été réalisés, que cela soit en matière de connaissance, de compréhension des phénomènes ou de réduction des pressions qui les affectent.  Parler de la santé de la Méditerranée, c’est d’abord appréhender les menaces qui pèsent sur la vie marine. C’est parler de la pollution, de l’urbanisation des côtes, des mouillages des bateaux de plaisance, des usages en mer, des espèces exotiques envahissantes, …

Parler de pollution revient à évoquer les rejets des stations d’épuration d’eaux usées urbaines, les rejets industriels, les apports des cours d’eau côtiers, le Rhône, la pollution portuaire, les apports par temps de pluie, …

Parler des usages en mer, c’est évoquer la pêche professionnelle, la pêche récréative dont l’impact non négligeable sur la ressource est maintenant admis, de l’aquaculture, de la plongée sous-marine, …

Pour faciliter l’analyse de l’évolution au cours des décennies passées, les pressions  (= menaces) sont regroupées en quatre familles : i) la famille des apports regroupe tous les rejets directs et indirects à la mer. ii) La famille des usages concerne l’ensemble des activités maritimes de la zone côtière. iii) La famille des aménagements recouvre les terrains gagnés sur la mer et l’artificialisation du trait de côte. iv) La famille des espèces exotiques envahissantes* englobe les espèces animales et végétales concernées. L’importance relative de ces familles de pressions et leur mise en cause dans l’atteinte du bon état écologique* des eaux côtières est suivie depuis 1990 (5).

Figure 1 : Évolution de la répartition des responsabilités selon les quatre familles de pressions affectant l’état écologique des eaux côtières de 1990 à 2014. L’axe des ordonnées représente l’importance (en %) de la famille de pressions dans l’altération de la qualité écologique pour chaque année étudiée – données Agence de l’eau – 2016 (5).

Figure 1 : Évolution de la répartition des responsabilités selon les quatre familles de pressions affectant l’état écologique des eaux côtières de 1990 à 2014. L’axe des ordonnées représente l’importance (en %) de la famille de pressions dans l’altération de la qualité écologique pour chaque année étudiée – données Agence de l’eau – 2016 (5).

 

Au début des années 1990, la famille des apports en contaminants à la mer est identifiée comme la principale cause impactant la zone marine côtière (Fig. 1). Elle concernait essentiellement les eaux usées urbaines, à savoir l’absence d’assainissement du littoral. En 2014, l’impact général de cette famille a fortement diminué. Cela est dû à l’effort important consenti dans la construction des stations d’épuration littorales et de leurs réseaux d’assainissement. Il convient toutefois de rappeler que le propre de l’assainissement des eaux usées est de les récolter, de les traiter au mieux et surtout de les envoyer le plus loin possible de tout lieu de vie pour éviter les maladies et les épidémies. La notion d’épuration pour la protection de l’environnement naturel est une notion récente qui reste un objectif secondaire, particulièrement dans certains pays méditerranéens où la gestion de l’eau potable et des eaux usées n’est pas encore à un niveau de maîtrise satisfaisant.

A l’opposé, alors que les usages ne représentaient pas une catégorie de pressions importantes, ils le sont devenus de nos jours (Fig. 1). L’augmentation des loisirs nautiques et l’amélioration des accès à la mer, contribuent à une fréquentation croissante sur l’eau et sous l’eau. Cette fréquentation régulière, parfois excessive, entraine des dommages difficilement réversibles liés aux prélèvements, aux rejets, à l’arrachage comme la destruction des herbiers par les ancres marines.

Concernant la famille des aménagements, sa part relative est constante depuis les années 2000 (Fig. 1). Malgré le coup d’arrêt donné à l’urbanisation anarchique de notre littoral par la « loi littoral » (loi relative à l’aménagement, la protection et la mise en valeur du littoral, 4 janvier 1986), l’environnement côtier reste marqué (6). Historiquement il a été montré que ces aménagements ont été la cause de 50% des régressions des herbiers à posidonie en limite supérieure, soit 332 m² perdu chaque jour depuis les années 1920 sur la région PACA. (7)

Les pressions constituées par les espèces exotiques envahissantes sont difficiles à appréhender. Les phénomènes mis en jeu portent souvent sur le long terme et notre capacité à nous projeter sur l’avenir est perfectible. Caulerpa taxifolia en est un bon exemple. Cette algue, au centre d’une contreverse scientifique importante dans les années 90, a été considérée à tort comme « une algue tueuse » menaçant les écosystèmes méditerranéens durant de nombreuses années. Aujourd’hui en régression elle ne doit pas nous faire oublier pour autant le risque de la prolifération d’espèces exotiques au détriment des espèces locales, dites endémiques.

En 35 ans, les priorités en matière de gestion des pressions et des menaces touchant la zone côtière ont évolué : elles se sont complexifiées. Identifier les rejets urbains et bâtir des stations d’épuration prend du temps et coûte cher (plusieurs centaines de millions d’euros) mais cela reste finalement relativement facile à faire. Par contre, réduire de nos jours les apports par temps de pluie dans les principales agglomérations du littoral est une ambition bien plus grande et plus difficile techniquement. Il en est de même avec le besoin d’organisation des usages en mer : réguler l’activité de plaisance dans ce dernier espace de liberté que représente la mer n’est pas aisé. Les dégâts physiques sur les habitats marins sont souvent plus destructeurs et préoccupants que la mauvaise qualité de l’eau. Pour ces dégâts, il ne suffira pas de fermer les sources de pollution pour y remédier car ne sachant pas réparer un fond marin détruit, la rémission, si peu qu’elle soit possible, n’est pas de notre échelle de temps. On essaie modestement de restaurer tout ou partie des zones marines détruites mais pour l’instant, nous n’avons que peu de solutions réparatrices et peu de recul (8 et 9).

Aujourd’hui, nous connaissons beaucoup mieux l’écologie marine que dans les années 80. Nous disposons même d’une cartographie en continu des habitats pour la tranche bathymétrique 0 – 100 mètres de fond. C’est une cartographie récente, précise et en constante actualisation (10). Nous connaissons aussi les pressions et nous savons relier ces pressions avec les biocénoses et les descripteurs de l’état écologique comme l’herbier de Posidonie ou les peuplements de coralligène (11). Nous pouvons dresser un état de santé de nos eaux côtières mais également nous projeter en évaluant l’évolution dans le temps du lien entre l’état et les pressions (Fig. 2). Aujourd’hui, à l’échelle de l’ensemble de la façade Méditerranéenne Française, 3% des surfaces de biocénoses marines côtières sont très altérées et 45% sont menacées.

 

Figure 2 : Représentation cartographique du risque de perte de biodiversité des eaux côtières françaises (échelle de la masse d’eau côtière). Sont représentées : la part relative des surfaces de biocénoses très altérées (en rouge), sous pressions et présentant un risque d’altération si des mesures correctives ne sont pas engagées (en orange) et la part des surfaces d’habitats considérées à ce jour sous l’influence de pressions faibles ou non impactantes (en vert) (12).

Figure 2 : Représentation cartographique du risque de perte de biodiversité des eaux côtières françaises (échelle de la masse d’eau côtière). Sont représentées : la part relative des surfaces de biocénoses très altérées (en rouge), sous pressions et présentant un risque d’altération si des mesures correctives ne sont pas engagées (en orange) et la part des surfaces d’habitats considérées à ce jour sous l’influence de pressions faibles ou non impactantes (en vert) (12).

 

3. Quelle conclusion ?

Le constat des années 80 est un fait, tout comme la situation actuelle d’une Méditerranée encore vivante et montrant d’encourageant signes de résilience. Quel constat pouvons-nous faire ? L’expertise des années 80 était-elle erronée et trop alarmiste ? Non. Elle a été faite avec les connaissances de l’époque et dans un contexte qui était particulièrement inquiétant pour la Méditerranée. Et si les lignes ont bougé notamment en matière d’assainissement du littoral, c’est bien parce que ce constat a été établi et qu’il a été approprié et suivi de faits. Des moyens humains, techniques, réglementaires et financiers ont été mobilisés au service de la mer. Cela a été efficace et profitable à la vie marine. Sans tous ces efforts, il est certain que la carte ci-dessus (Fig. 2) aurait eu un tout autre aspect.

Certes de nos jours tout n’est pas parfait et rien n’est jamais acquis : la population littorale augmente, les pressions d’usages l’accompagnent. Nous ne savons toujours pas réparer les habitats dégradés et si l’assainissement du littoral a été amélioré, les apports par temps de pluie ou les apports des cours d’eau côtiers ne sont pas encore maîtrisés. Par ailleurs, les effets cumulés des contaminants et des nouvelles molécules comme les médicaments restent encore inconnus et la question de la contamination de la chaine trophique et des animaux marins est une préoccupation d’actualité. Une autre inconnue concerne l’impact des changements globaux dans les décennies à venir. Si des interrogations persistent, il n’y a jamais eu autant de moyens mobilisés pour protéger et gérer notre Méditerranée que depuis ces dernières années ; que cela soit sous l’influence des conventions internationales, des directives européennes ou de la simple volonté locale de la respecter.

Aujourd’hui, se baigner ne présente pas de problème sanitaire et nous profitons encore de beaux fonds marins, diversifiés et en bonne santé. Nous sommes d’année en année plus fiables dans notre connaissance et plus efficaces dans nos actions. Et si le vrai message des années 80 était de nous rappeler que si nous, acteurs de cette mer et pas uniquement utilisateurs, agissons, nous pouvons la sauver ? L’action, sera certainement le meilleur moyen d’éviter le burn out de la Méditerranée.


Glossaire :

*Biocénose : Ensemble des organismes vivant dans un milieu donné (le biotope), en interaction les uns avec les autres et avec ce milieu. (biocénose + biotope = écosystème).

*Bon état écologique : l’état écologique des eaux marines tel que celles-ci conservent la diversité écologique et le dynamisme d’océans et de mers qui soient propres, en bon état sanitaire et productifs dans le cadre de leurs conditions intrinsèques, et que l’utilisation du milieu marin soit durable, sauvegardant ainsi le potentiel de celui-ci aux fins des utilisations et activités des générations actuelles et à venir (2008/56/CE, DCSMM).

*Espèce exotique envahissante : une espèce allochtone (non indigène) dont l’introduction par l’Homme (volontaire ou fortuite), l’implantation et la propagation menacent les écosystèmes, les habitats ou les espèces indigènes avec des conséquences écologiques ou économiques ou sanitaires négatives.


Références :

  1. WWF, rapport MEDTRENDS, 2016
  2. Claude Marie Vadrot, Mort de La Méditerranée, Edition Actuels Seuils, 1977
  3. Jean Claude Lattès, Les pieds dans la mer …, Editions maritimes, 1976
  4. Le courrier du CNRS, n°24, avril 1977.
  5. Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse, SDAGE du bassin Rhône Méditerranée, décembre 2015
  6. Rapport MEDAM, avril 2014
  7. Florian Holon et al, The impact of 85 years of coastal development on shallow seagrass beds (Posidonia Oceanica L. (Delile)) in South Eastern France : a slow but steady loss without recovery. Estuarine, Coastal and shelf Science. 2015.
  8. Pierre Boissery, Agence de l’Eau Rhône Méditerranée Corse, Restauration du milieu marin méditerranéen, état des travaux en cours et perspectives, juillet 2014
  9. Philippe Lenfant, Restauration écologique des nurseries des petits fonds côtiers de Méditerranée, CREM – CNRS, mai 2015
  10. Florian Holon, La Méditerranée dévoile ses dessous, cartographie continue des habitats marins, Andromède Océanologie, 2014
  11. Florian Holon and all, Fine-Scale Cartography of Human Impacts along French Mediterranean Coasts: A Relevant Map for the Management of Marine Ecosystems, PLoS ONE, avril 2015
  12. Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse, Tableau de bord du SDAGE Rhône Méditerranée Corse, mars 2016

 


Bibliographie :

  • Les pieds dans la mer …, Editions maritimes, Jean Claude Lattès, 1976
  • Mort de La Méditerranée, Edition Actuels Seuils, Claude Marie Vadrot, 1977.
  • La Méditerranée. L’espace et les hommes, Paris, Arts et métiers graphiques, Fernand Braudel, 1977.
  • Méditerranée Vivante, édition Glénat, 1987.
  • Fragile Méditerranée, à la reconquête d’un équilibre écologique, EDISUD, Nardo Vicente, 1996
  • Petit traité de séduction à l’usage des amoureux de la Méditerranée, Andromède Collection, Pierre Descamp, 2014

Le texte de ce regard est sous licence Creative Commons by-sa 4.0.

Article édité et mis en ligne par Julie Deter.

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